> ## Content Index
> Fetch the complete content index at: https://mickaelremond.com/llms.txt
> Use this file to discover other available public pages before exploring further.

# Ciel de plomb
- URL: https://mickaelremond.com/blog/ciel-de-plomb/
- Published: 2021-09-11T13:00:00.000Z
- Updated: 2026-08-08T13:05:57.000Z
- Description: San Francisco est devenue une ville dortoir. Vince y chasse.
- Author: Mickaël Rémond
- Tags: Fiction

*Cette nouvelle a été écrite et diffusée en épisodes pour les lecteurs du* [*Flow*](https://mickaelremond.com/le-flow) *(épisodes* [*#77*](https://mickaelremond.com/newsletter/le-flow-77/)*,* [*#78*](https://mickaelremond.com/newsletter/le-flow-78/)*,* [*#79*](https://mickaelremond.com/newsletter/le-flow-79/)*,* [*#80*](https://mickaelremond.com/newsletter/le-flow-80/)*,* [*#81*](https://mickaelremond.com/newsletter/le-flow-81/) *et* [*#82*](https://mickaelremond.com/newsletter/le-flow-82/)*).*

*Elle a ensuite été éditée et intégrée dans mon le recueil de nouvelles* [*Contes de Silicium*](https://mickaelremond.com/contes-de-silicium)*.*

*Voici sa version d'origine, avant le travail d*’*édition effectué pour le recueil.*

---

## #1

Vince se sentait observé. Plusieurs fois, il s’était retourné. La rue était déserte. Encore son imagination, pensa-t-il. Depuis qu’il était devenu chasseur, il passait l’essentiel de son temps à l’affut. Sa perception du monde avait changé. Ses sens s’étaient aiguisés.

Il ne reconnaissait plus sa ville dans ce silence. Il y a quelques années, San Francisco aurait été, en ce début de soirée, un melting pot vibrant, bruissant dans l’effervescence de la communauté bohème qui y vivait. C’était aujourd’hui juste une ville dortoir. Elle hébergeait les développeurs, les « rockstars » du code comme ils aimaient s’appeler. Il y avait pourtant bien longtemps que la musique s’était tue ici. Plus de rock, de jazz, de rap ou de disco. La folie de la vie nocturne de SF avait disparu depuis longtemps. Le soir, c’était une ville fantôme. Ces nouveaux rois de la ville vivaient la journée dans la vallée et de rentrait que tard le soir après avoir été choyé par leur employeur.

Par réflexe, sa main se crispa sur le sac qu’il portait en bandoulière. Il contenait peu de choses, quelques rations, de l’eau et surtout son fusil de chasse. Son poids le rassura. C’était une arme qu’il maitrisait, parfaitement adapté au gros gibier qu’il chassait.

Toujours inquiet et tendu, il décida de faire un détour. Par sécurité, voulut-il croire. Vince avait encore un peu de temps avant son rendez-vous sur le toit, pour prendre son poste de tir.

Il venait de quitter le squat où il vivait désormais avec les autres chasseurs, dans le quartier crasseux et mal famé du Tenderloin. L’existence même de ce ghetto au cœur de la ville en disait long sur la santé de cette cité, joyaux de la *Silicon Valley*. La pauvreté y régnait. La drogue avait pris le pouvoir. Il avait toujours essayé d’éviter ce quartier avant. Lui aussi avait choisi de fermer les yeux. Jusqu’à ce qu’il y vive. Jusqu’à sa chute et qu’il doive se résoudre à quitter son appartement confortable sur les hauteurs de Russian Hill.

Au lieu d’aller directement vers l’embarcadère en longeant Market Street, il remonta plein nord vers son ancien quartier. Ce n’était plus son esprit qui le guidait, mais son instinct. Un pilote automatique, qui voulait le reconnecter à son ancienne vie. L’espace d’un instant.

Essoufflé par la montée, il ralentit sur Barbary Lane, en passant devant le bâtiment qu’il avait habité pendant si longtemps. Il avec résidé là avec Sandra durant dix ans, loin de se douter qu’il y vivait probablement les meilleures années de sa vie.

Il s’avança sur le petit chemin d’accès au condo et s’approcha de la porte. Il resta là quelques minutes, sans bouger, un peu bête, sans savoir que faire. Voulait-il sonner ? Il aurait aimé. Il aura attendu un peu. Personne n’aurait répondu. Il serait reparti encore plus amer. Sandra avait quitté la ville pour une zone moins onéreuse, un lieu vivable pour ceux qui n’avaient pas la chance de travailler dans l’informatique.

— Tout est question de chance, ricana-t-il tout haut.

Il passait la plupart du temps seul, à se parler à lui-même, à ressasser les mêmes histoires. La solitude ne dissipait pas sa rage. *On* lui avait volé sa vie après tout. Qui était ce « on » ? Vince ne s’embarrassait pas de réponses. Les boites de la Silicon Valley ? Le système ? Le marché ? Les développeurs qui surenchérissaient et faisaient flamber les loyers ? Les proprios ? Pour Vince, c’était un peu tout ce monde-là. Ceux qui étaient du bon côté du progrès, qui savait profiter des changements du monde. Il n’y avait rien de politique dans tout ça, juste la cristallisation de son amertume.

Il ouvrit son ancienne boite à lettres comme il le faisait à chaque passage. C’était la seule clé qui lui restait de son ancien logement. Il fut surpris, car la boite n’était pas vide. Elle contenait une petite enveloppe à son nom. Vince Moreno. Il reconnut l’écriture de Sandra. Elle lui avait répondu.

Il prit la lettre et décida de ne pas l’ouvrir tout de suite. Pour faire durer l’instant, la joie, l’espoir. Il en avait si peu en ce moment, depuis qu’il était devenu chasseur. Par peur aussi, de ce qu’elle avait écrit. Tout était possible, tant qu’il ne l’avait pas lu.

Il glissa la lettre dans la poche, à l’avant de son sac, puis il reprit sa route, perdu dans ses pensées, sans voir cette ombre qui planait au-dessus de lui.

---

Il avait convenu avec le groupe de rejoindre un toit à la lisière de Chinatown, juste avant le Financial District. Il fallait chaque soir changer d’emplacement, être aussi imprévisible que possible, varier les patterns.

S’il y avait encore un lieu animé, c’était bien dans ce quartier, espace de vie microscopique au cœur d’une ville triste. Épiceries, bazars, bijouteries, antiquaires se côtoyaient ici dans un joyeux bordel.

Son chemin l’amena devant la biscuiterie qui produisait massivement des fortunes cookies. Une femme mure, Chinoise, avec une collerette en papier blanc sur la tête, faisait sa pause. Elle prenait l’air pour se rafraichir, s’éloigner de l’atmosphère étouffante des fours qui rendaient son travail si pénible.

Elle s’apprêtait à allumer une cigarette lorsqu’elle vit l’air maussade de Vince. Elle lui sourit et lui tendit une boite de petites tuiles repliées.

— Pioche, je sens que tu as besoin d’une bonne nouvelle, lança-t-elle à Vince.

Vince stoppa net sa course, fouilla dans la poche de sa veste sans manche. Il en tira un briquet et alluma sa cigarette.

Il prit ensuite son temps pour choisir un gâteau. Il cherchait une forme harmonieuse. Après une longue hésitation, il en conclut que la boite était composée des rebuts, des ratés. Comme lui. L’ironie le fit sourire. Il piocha un biscuit à la forme un peu aplati, pas trop ridicule.

— Allez, prends-en un deuxième, mon ami, c’est ton jour de chance.  
— Merci, lui souriat-il, en saisissant une deuxième coquille à la forme encore plus torturée que la précédente.

Son attention fut alors attirée par un petit bourdonnement caractéristique au-dessus de lui.

Il leva les yeux et comprit son malaise, son impression d’être suivi. Au-dessus de lui passait un petit drone. Il portait le logo caractéristique de cette boite en plein essor, la société Drone Valley. Ils patrouillaient, peut-être pour comprendre pourquoi et comment ses drones disparaissaient.

Il rangea le biscuit dans sa besace et reprit sa route. Son détour l’avait mis en retard. Le soleil allait bientôt se coucher. Il hâta le pas pour assurer sa mission du soir.

---

## #2

Le petit drone qui l’avait suivi ne l’inquiétait guère. En revanche, il devait être certain qu’il ne le pistait plus avant de rejoindre les toits.

Vince fit donc un détour pour perdre l’engin dans le centre de San Francisco. Il redescendit vers Market Street, l’artère principale, qui débouchait sur l’embarcadère. Avec son sac et son fusil, il ne pouvait pas envisager de traverser le Westfield, un des derniers centres commerciaux qui restaient en ville. Il traversa donc entre les hauts buildings, longea l’église Saint-Patrick pour déboucher sur le parc Yerba Buena. Des cadres de la finance profitaient du calme de ce petit espace de verdure. Les tenues strictes étaient tombées en désuétude depuis bien longtemps. L’endroit était parfait pour se prélasser sur les pelouses après le travail, avant de rentrer chez soi.

Le bruit de la circulation semblait lointain dans cette minuscule oasis au cœur de la ville. La douce odeur de l’herbe coupée l’apaisait habituellement. Pourtant, Vince n’arrivait plus à se détendre ici. Le lieu le replongeait dans des souvenirs douloureux, la nostalgie d’une époque révolue. Il n’était plus que l’ombre de lui-même. Il y a quelques années, la population du parc était plus mélangée, l’ambiance plus chaude, amicale. C’était là que Vince retrouvait fréquemment Sandra après la fermeture de son garage, avant qu’elle ne parte prendre son service au restaurant.

Le bourdonnement du drone s’était évanoui. Le silence était devenu palpable. Il sortit Vince de sa mélancolie. L'homme se sentait à nouveau libre de ses mouvements. Par sécurité, il sortit du parc, et se glissa dans le parking de l’hôtel qui bordait le centre de conférence plus au sud. Il le traversa d’un pas léger, pour ressortir de l’autre côté du bloc.

Il ne lui restait plus qu’à foncer vers l’embarcadère pour prendre son poste.

---

Il se demandait encore quel était le sens de tout ça. Pourquoi se battait-il et s’entêtait-il aujourd’hui ? La réponse la plus triviale était évidente et froide. Pour manger. Pour survivre.

Mais, il aurait pu vivre ailleurs, se reconstruire, retrouver un job dans un garage, comme simple mécano, cette fois. Il ne pourrait certainement plus briller comme il l’avait fait autrefois, comme "magicien de la mécanique", en s'attirant une clientèle huppée, se voir confier des voitures de luxe, des modèles incroyables. Mais qui sait ? Il n’avait pas son pareil pour les régler comme une horloge, alors peut-être pourrait-il se bâtir une nouvelle réputation ? Ailleurs.

Il n’était pourtant pas encore prêt à déserter. Une guerre avait lieu ici, une guerre économique en tout cas. Une caste émergente avait délogé les locaux de leurs villes, de leurs terres, ici dans la *Valley*.

Comment en était-on arrivé là ?

Le ver était dans le fruit depuis bien longtemps, bien avant l’essor de Drone Valley.

Ces drones n’étaient que des symboles, l’individualisme à son apogée, la marque de ce que la Silicon Valley pouvait produire de pire.

Ils n’étaient que l’aboutissement d’un long processus de gentrification.

D’abord, les salariés des grandes sociétés technologiques de la vallée avaient investi la cité. Les trentenaires trouvaient la vie nocturne de San Francisco bien plus agréable que la vie bien rangée de Palo Alto et de Mountain View. Ils avaient donc choisi de vivre en masse au cœur de la ville. Avec leurs salaires exorbitants, le marché de l’immobilier local s’étaient transformés. Les locaux ne pouvaient plus suivre face aux augmentations annuelles des loyers ; seuls les employés des grosses firmes pouvaient désormais se loger sur place. La population s’était alors déplacée de l’autre côté du pont vers Oakland, où le même phénomène s’était répété.

Paradoxalement, ces gens avaient vidé la ville de ceux qui la faisaient vivre et vibrer. Tout doucement, ils avaient importé un mode de vie autour de la tech, qui avait empiré les choses. Le culte de la startup et des applications mobiles.

Un détail qui pouvait sembler insignifiant avait transformé la vie nocturne. Les développeurs, chefs de produit, responsables marketing, managers des grands groupes étaient nourris le midi par leurs employeurs, parfois même le soir. Lorsqu’il rentrait sur SF pour dîner, ils sortaient au restaurant. Au point que les cuisines disparaissaient même des appartements, parfois transformées en salle de home cinema ou de sport.

La capacité de restauration sur la ville atteignit rapidement sa limite. Il fallut recourir alors à la livraison massive. D’autres startups se lancèrent sur le créneau. La nourriture était préparée à grande échelle sur les docks près de la *Bay* et livrée le soir à vélo par des armées de livreurs.

Dans la Silicon Valley, tout est cependant bon pour rationaliser les processus, les industrialiser à grande échelle. La dernière innovation à la mode fut donc de remplacer les livreurs au sol par des drones. Ils étaient guidés par des batteries de pilotes, alignés dans de grands entrepôts, à proximité des cuisines. Les pilotes prenaient les listes de commandes, récupéraient les plats et chargeaient leurs drones, avant de les lancer, presque tous en même temps à l’assaut de la ville.

Chaque pilote était responsable de son plan de vol et surtout du délai de livraison. « Moins de trente minutes ou le repas est à notre charge » vantaient les publicités sur Internet. Le pilote devait assurer ce délai pour l’ensemble de sa cargaison. Un faux pas et il perdait la rémunération de sa soirée. Seuls les plus habiles — et les plus casse-cous — tenaient le choc.

Le soir, le ciel se peuplait d'une impressionnante nuée de drones, dans un agaçant bourdonnement continu. Les toits étaient devenus des lieux de passage essentiel. Pour livrer ses repas, un drone se posait sur un toit, éjectait sa cargaison et repartait immédiatement. Le client était directement notifié que son repas l’attendait en haut de son immeuble.

C’était l’époque où Vince avait perdu son garage et surtout Sandra. Vince n’avait plus un sou, plus de quoi se loger, et connaissait la faim et la peur de la vie dans la rue. C’est alors qu’il avait rejoint le squat. Lui et ses compagnons s'entraidaient. Ils vivaient alors de ce qu’ils trouvaient dans la rue, mais le problème avait empiré. Les cuisines puis les restaus avaient disparu. La bouffe au sol était devenue rare. Certains n’avaient pas supporté et avaient quitté la protection du groupe. Ils en étaient réduits à tromper leur faim avec la drogue qui circulait dans le quartier, dans le meilleur des cas en volant pour se l’offrir.

Vince ne voulait rien lâcher. La situation le rendait fou. Survivre d’abord et résister ensuite étaient sa nouvelle raison d’être. C’est là que son ingénieuse idée lui vint. Les drones étaient remplis de nourriture saine. Puisqu’il n’y avait plus de nourriture au sol, Vince et ses compagnons décidèrent de gagner leur pitance dans le ciel. Comme leurs ancêtres, ils étaient devenus des chasseurs. Des chasseurs de drones.

---

## #3

Vince avait enfin rejoint son poste sur le toit-terrasse que le groupe lui avait assigné.

Il se mit rapidement en position, le canon de son fusil sur le rebord en béton, un genou au sol, la crosse appuyée sur son épaule. Même si l’attente n’était jamais très longue, il cherchait toujours une posture qui lui permettait de tenir le plus longtemps possible. Chaque soir était un nouveau combat. Son installation était un rituel qui lui permettait d’évacuer la pression. Malgré la tension qui précédait la traque, il avait appris à se relâcher, sa main droite détendue caressant la gâchette.

Il avait perfectionné sa maitrise de la traque jusque dans la customisation de son arme, un fusil de chasse qu’il avait renforcé pour supporter un type de poudre plus concentré et beaucoup plus explosive. Ces changements lui permettaient d’accroitre la portée de tir d’une dizaine de mètres. Cela pouvait faire toute la différence entre repartir bredouille et se faire un bon repas le soir.

Correctement installé, il pouvait alors savourer l’instant. Sur un toit à sa droite, il devinait la tête d’Alexandra, qui dépassait légérement du rebord. C’était sa comparse, son binôme. Pour la chasse tout du moins.

Alexandra était un sacré personnage, elle qui avait rejoint le groupe pour « soutenir le mouvement », comme elle disait. Elle était tatoueuse et c’était une des rares dans la bande à avoir conservé un petit job. Ironiquement, les affaires marchaient même plutôt bien pour elle depuis que certains cadres friqués de la Valley faisaient appel à ses services pour s’injecter des puces sous la peau. Le piercing technologique était en plein essor.

Ils faisaient tous les deux partie de l’équipe aérienne et avaient un rôle clé dans la traque. Perchés sur les toits, c’était eux qui tiraient sur les énormes proies volantes, qui bientôt noirciraient le ciel. Cette place dans le ciel faisait la fierté de Vince. Ce n’était pas grand-chose, mais en hauteur, il jouait un vrai rôle. Il se sentait revivre. La petite communauté du squat dépendait des aériens pour se nourrir ce soir. Leur mission était importante.

La chasse de la veille avait été un fiasco, mais il était serein. Rentrés bredouilles, ils avaient dû se contenter des restes. Chaque soir était différent.

Hier, la nuée mécanique les avait tous surpris en empruntant un nouveau chemin. Les drones partaient tous les soirs de Hunters Point — la pointe des chasseurs, belle ironie — pour rejoindre les quartiers centraux et branchés de Mission et de Castro. Ils prenaient le chemin le plus direct, finalement assez court, mais hier, ils avaient fait un détour pour survoler South of Market, à la limite du Tenderloin, qui fait habituellement figure de repoussoir. Ce changement d’habitude aurait dû l’inquiéter, mais il ne pouvait rien leur arriver de pire, pensait-il. Ils avaient déjà touché le fond.

---

Le soleil commençait à descendre sur l’horizon. Vince aimait cet instant de calme avant la tempête. De son emplacement, il pouvait apercevoir l’île d’Alcatraz, éclairée par la lumière dorée qui caressait la ville avant le crépuscule. À gauche, il apercevait la Coït Tower, perchée sur sa colline arborée. Plus à gauche encore, l’imposant néon rouge rétro du Fairmont Hotel était déjà allumé.

La fraicheur tombait sur la ville. La petite brise glaciale de San Francisco s’était levée. Bientôt le brouillard descendrait sur le Golden Gate.

Cette attente était une bénédiction, un moment où le temps était suspendu, où il vivait dans l’instant présent. Vince ne se sentait pas prêt à accepter sa nouvelle situation, à faire la paix avec lui-même. Pas encore. Sa vie était simple désormais, mais la précarité lui pesait. Pourtant, ce soir, de ce toit, il se sentait confiant, rassuré par la répétition des jours qui se suivaient et se ressemblaient, organisés autour de la traque du soir. Ce groupe soudé de chasseurs était sa nouvelle famille.

Sans relâcher son attention, il plongea la main dans son sac, pour y extraire un *fortune cookie*. Il remercia la femme qu’il avait croisée, elle éclairait sa soirée. Il cassa le biscuit d’un coup de dent et l’avala en crachant le petit rouleau de papier contenant le message. Que lui réservait l’avenir ?

« Caché dans une vallée luxuriante au milieu d’un désert aride —C’est le type d’endroit où vous trouverez votre rêve. », disait le message.

Vince avait-il encore des rêves ? Il n’en était même plus sûr. Il rangea le petit papier dans son sac et reprit sa position.

---

Le signal retentit. Sur les toits à un bloc de là, Vince entendit le sifflet d’Alexandra. Sa main se raffermit sur la gâchette de son arme. Il entendait maintenant le bourdonnement caractéristique de la horde. Ils ne s’étaient pas trompés, les drones arrivaient aujourd’hui encore par le sud et Vince était prêt à les cueillir.

Le tir n’avait pas besoin d’être précis. Son fusil déployait un énorme filet dont le but était d’immobiliser une de ses cibles. Le plus souvent, elles tombaient comme des pierres, et plus bas, dans les rues, ses compagnons faisaient le reste du boulot en ramassant de quoi les nourrir pour plusieurs jours. Si tout se passait bien.

Les drones venaient droits sur eux. D’abord on pouvait penser à une énorme nuée de moustiques, mais quelques instants plus tard, des dizaines de drones, énormes et lourds, passaient au-dessus d’eux avec un bruit de vibration crispant. Ne pas se déconcentrer. Il lui fallait au moins en descendre un. Si Alexandra faisait mouche également, ils auraient assez de nourriture pour les trois prochains jours.

Le bruit devint plus intense, un bourdonnement à rendre fou. Composés de huit moteurs, les drones étaient bien plus imposants qu’on pouvait l’imaginer. Les machines volantes mesuraient presque trois mètres d’envergure et pesaient plus de 80 kilos. Ils étaient pilotés à distance par les livreurs. Une assistance sophistiquée faisait de son mieux pour éviter les collisions, mais les crashs étaient malgré tout fréquents. Si un drone finissait sa course sur le toit, Vince risquait d’être sérieusement blessé. Pour oublier sa peur, Vince prit une grande inspiration, avant de retenir son souffle.

Un. Deux. Trois.

Vince pressa une première fois la détente. Les poids dans le projectile furent éjectés vers l’avant, alors que la cible était encore au-dessus de la rue. Le filet se déplia en un instant. À quelques kilomètres de là, le pilote ne put éviter l’obstacle. Peut-être même n’avait-il pas eu le temps de le voir.

Le drone se retrouva bloqué comme un insecte pris dans une toile d’araignée. Les petites breloques qui pendaient sur le filet s’inséraient dans les pales pour en bloquer les hélices. Les moteurs s’arrêtèrent net et le drone perdit immédiatement de l’altitude. Vince l’entendit heurter le rebord de l’immeuble un peu sur sa gauche. Vince rechargeait déjà son arme lorsqu’il entendit le drone s’écraser au sol.

Il était prêt à tirer une seconde fois. Il fallait bien choisir ses proies, car certains drones servaient de leurre et volaient à vide. Il visa un drone au milieu du groupe qui se déplaçait péniblement et tira à nouveau. Il avait à nouveau fait mouche. Les drones autour de sa cible s’écartèrent promptement pour ne pas risquer d’être entrainés dans sa chute.

Vince n’eut pas le temps de charger une troisième fois. L’escadron était déjà passé.

Il était ravi de son exploit. Deux drones en une soirée, c’était une première. Il se pencha par-dessus le garde-corps de l’immeuble, pour voir ses compagnons ramasser le butin. Il n’allait hélas pas pouvoir se réjouir longtemps. Lorsqu’il releva les yeux, Alexandra était en difficulté, confrontée à un petit drone, agile et léger.

---

## #4

Un dernier drone fermait le vol. Ce modèle était plus petit et plus léger que les appareils qui transportaient la nourriture. Il était semblable à celui qui avait suivi Vince plus tôt dans la journée.

Le drone avait stoppé sa progression. Il effectuait un vol stationnaire, oscillant légèrement face à la chasseuse, à une dizaine de mètres de distance. Son attention se portait avec instance sur Alexandra, qui restait tétanisée. Lorsqu’elle tenta malgré tout d’esquisser un mouvement, il fut hélas trop lent pour surprendre la machine. Alors, qu’elle relevait son arme, un bruit déchira le ciel.

Vince comprit immédiatement et son sang se figea. Aucun doute, le drone tirait sur Alexandra.

Au deuxième coup de feu, il vit Alexandra tomber au sol. Était-elle blessée ? S’était-elle juste mise à couvert ?

Il se sentait si impuissant que s’en était douloureux. Le drone était trop loin pour que Vince espère le toucher. Il évacua sa culpabilité. C’était sa coéquipière, pas lui, qui était visé, mais il n’y pouvait rien. Il remballa ses affaires pour se précipiter vers l’escalier de secours. Il devait avant tout sortir Alexandra de ce mauvais pas.

---

Vince put apprécier l’impact de l’adrénaline sur son corps. Elle battait dans son sang, dans ses tempes. Elle étirait le temps. Alors qu’il descendait les marches quatre à quatre, son esprit était ailleurs, avec Alexandra, dans ces moments de complicité qui avaient forgé leur amitié.

Alexandra avait mis longtemps à la convaincre de franchir le pas. Non, il ne voulait pas de tatouage. Ce n’est pas qu’il ait eu peur des aiguilles ou de la douleur. Surtout, il n’était pas sûr de vouloir laisser une marque indélébile dans sa chair. Quel message ? Pour dire quoi au monde ? L’acte lui paraissait futile.  
  
Alexandra n’avait pas été insistante. Elle avait simplement su prendre le temps de l’apprivoiser. Et un jour, Vince avait cédé, le jour où il avait trouvé son motif. Il avait choisi un animal, pas un texte dans lequel un jour il ne se reconnaitrait plus, ni une métaphore déprimante, un *memento mori*. Il n’en avait pas besoin. Non, lui porterait un éléphant, pour la force, la mémoire et l’intelligence ancestrale qu’il représentait. Un symbole de vie.  
  
Il y a quelques semaines, il s’était allongé près d’Alexandra, dans le squat. Elle avait travaillé sur son dos plusieurs jours de suite. Le résultat était magnifique. L’animal vivait maintenant sur son épaule gauche, portant un regard bienveillant sur le monde.  
  
Depuis, Vince se sentait changé, étrangement, comme s’il avait absorbé l’animal, qu’il faisait maintenant partie de son corps, de sa propre histoire. Les mains d’Alexandra l’avaient marqué à jamais.  
  
La brulure des aiguilles avait disparu. Pourtant, elle semblait revivre, irradier tout son corps ce soir, alors qu’hors d’haleine, il gravissait les marches pour retrouver Alexandra sur le toit.

---

En atteignant le toit, il fut d’abord frappé par le silence. Vince choisit de ramper, pour éviter d’être aperçu par l’appareil.

— Alexandra ? lança-t-il.

Pas de réponse.

Toujours au sol, il continua à avancer pour contourner les tuyaux d’aération qui lui bouchaient la vue, lorsqu’enfin il l’aperçut allongée sur le dos.

Vince s’approcha et perçut immédiatement sa respiration. Le soulagement lui permit de prendre une grande inspiration.

— Il est parti ? demanda-t-il.

Elle lui fit signe de s’approcher pour lui glisser un mot à l’oreille.

— Je l’ai descendu, Vince, et je t’emmerde. Ne joue pas au con de chevalier blanc avec moi.

Le visage d’Alexandra alternait entre sourire et crispation. Plus bas, son pantalon était rougi par une blessure à la jambe.

— Très bien, dis Vince en lui retournant son sourire, je t’aide à redescendre ou tu préfères ramper jusqu’en bas ?

---

La descente avait été plus difficile que prévu. Vince était allé chercher de l’aide. Hans, un autre compagnon, un solide gaillard, s’était proposé pour l’aider. Ils avaient improvisé un brancard de fortune en découpant des sacs en rab pour la nourriture. Ce n’était pas pratique et ils progressaient lentement.

Hans en profitait pour raconter comment la bataille s’était déroulée au sol.

— C’était aussi le chaos en bas, Vince. On s’est précipité pour récupérer le contenu de tes deux drones de livraison. Beau score, d’ailleurs, bravo. Bref, on suit le process. Comme d’hab, Mitch s’occupait des caméras en les désactivant avec les bombes de peinture noire. Ensuite, l’équipe a eu du mal à les retourner pour les mettre sur le dos, car ils étaient tombés l’un sur l’autre. Enfin, bref, Jack et moi, on avait sorti les couteaux pour éventrer les drones, on était prêt. C’est là que l’autre est tombé. Les moteurs tournaient encore. On aurait dit une bestiole, un papillon de nuit brulé par une ampoule, qui agonise au sol. Sauf, qu’il continuait à s’agiter en tirant un peu sur tout ce qui bouge. On s’est mis à couvert pendant un moment, en attendant qu’il s’arrête. On a eu une bonne frousse, mais personne n’a été touché.

Lorsque Vince, Hans et Alexandra atteignirent la rue, le chaos qui y avait régné s’était calmé.

Les trois drones gisaient sur le sol. Comme ils étaient retournés, les huit moteurs leur donnaient l’aspect d’araignées géantes, sur le dos, les pattes en l’air.

Leurs compagnons finissaient de charger leurs sacs à dos pour récupérer le maximum de nourriture. Ils abandonneraient ce qu’il ne pouvait pas transporter. Les restes seraient rapidement récupérés par les groupes de junkies qui certainement passeraient derrière eux.

Ce drone armé était intrigant et inquiétant. Vince décida instantanément qu’il fallait l’emporter pour le désosser, voir ce qu’ils pourraient en tirer, peut-être comprendre comment se défendre.

— Mitch, vous pouvez prendre le petit drone et le ramener au squat ? demanda Vince. Pas trop chargés ?  
— Ça va le faire, il est assez léger. Par contre, il faut qu’on lui bloque les hélices pour ne pas se faire découper si jamais il redémarre.  
— Ah, et emballe la caméra pour ne pas qu’il trouve notre repaire. Ne la détruisez pas, on ne sait jamais.

Le groupe avait repris le contrôle de la situation. Il était temps de se replier au squat.

La nuit commençait à tomber et nul ne voulait s’éterniser dans les rues. Alors, qu’ils remontaient lentement vers le Tenderloin, le brouillard glacial s’abattait sur la ville.

---

Pour atteindre le squat, il fallait traverser une sorte de décharge située sous un échangeur routier.

Des tonnes de vieux matériel y étaient entreposées. On retrouvait des pneus, de vieux parechocs, des pièces automobiles que Vince avait l’habitude de manipuler lorsqu’il avait encore son garage. Tout cela lui évoquait vaguement une autre vie lointaine.

Ils accédaient au squat par les fenêtres arrière. Ils ne pouvaient rentrer par la rue, pour rester discrets. Vince et Hans aidèrent Alexandra à enjamber une rambarde, avant de se glisser à leur tour dans l’immeuble.

Le premier groupe était déjà là et faisait le bilan de la chasse du jour. De ce point de vue, c’était une bonne journée. Ils avaient de quoi se nourrir pour au moins trois jours.

Par la fenêtre brisée, Vince vit le second groupe arriver et déposer le petit drone inerte sur une pile de pneus. Il était inoffensif, si Drone Valley était incapable de le localiser. Vince s’en voulait de n’avoir pas pensé que ces appareils étaient dotés d’un GPS.

La marche s’était éternisée, le froid engourdissait Alexandra. Elle était pâle et frissonnait. Vince l’installa sur sa couche et la recouvrit de couverture.

Hector s’était avancé pour prendre le relai. Il avait été infirmier et proposait de s’occuper de la jeune femme blessée.

Après avoir nettoyé la plaie et fait un rapide examen, il les rassura immédiatement.

— C’est une blessure superficielle, avança-t-il. Au pire, elle va boiter pendant un temps, peut être toujours, légèrement. Et ça va tirer un peu l’hiver, quand il fera très froid.

---

La tension, les nerfs retombaient. Vince avait mangé un morceau, puis s’était retiré dans son lit. Il n’était pas d’humeur à faire la fête avec les autres, malgré la chasse record du jour.

« Putain, c’est la guerre, la vraie, cette fois. Ils ont armé des drones. Et ils nous ont tirés dessus, bordel. » Il hésitait entre rage et découragement.

La chasse allait se compliquer et il n’avait pas la moindre idée de la façon dont ils trouveraient leur nourriture dans trois jours.

En rangeant son sac, il retrouva la lettre de Sandra. Il l’ouvrit, les mains tremblantes.

Le texte était long. Sandra lui parlait de sa nouvelle vie, une vie simple et pas aussi terrible qu’elle l’avait imaginé. Elle s’était fait de nouveaux amis dans le bar dans lequel elle travaillait. Elle pouvait même chanter, certains soirs, seule avec sa guitare.

« Et les gens on des voitures aussi, figure-toi. Il y a de la place pour toi. Si tu savais comme je revis. D’ici, je réalise à quel point San Francisco est devenue aride. Les cœurs sont secs. Montrose est pour moi une oasis dans toute cette violence. C’est le désert partout autour, mais je revis, comme une fleur du désert. »

Vince avait les mains qui tremblaient. Il retrouva dans son sac le petit rouleau du *Fortune Cookie*.

« Caché dans une vallée luxuriante au milieu d’un désert aride — C’est le type d’endroit où vous trouverez votre rêve. »

Les yeux embués, son regard s’arrêta instinctivement sur Alexandra, qui dormait de l’autre côté de la pièce.

Non, il ne pouvait pas lâcher prise. Ils leur avaient tiré dessus. Il se releva pour rejoindre la cour. Dehors, le petit drone était toujours là, posé sur les pneus. Il était temps de riposter. Ils avaient capturé une arme. À lui, Vince, de la remettre marche.

---

## #5

Le lendemain, les compétences de toute l’équipe furent mises à contribution. Vince s’occupait de la mécanique et de l’armement, tandis qu’un petit groupe travaillait sur le contrôle de l’appareil.

Le premier problème, la recharge de la batterie, fut vite résolu. Les chasseurs utilisaient leur source habituelle d’énergie, en pompant l’électricité de bornes pour véhicules électriques. Un gars un peu givré, féru de technique, les avait hackées et leur avait passé un outil pour reproduire l’*exploit*. Un simple téléphone suffisait.

Les bornes de recharge étaient depuis devenues leur source de courant principale, avec un câble tiré depuis la borne, plus bas dans la rue. Le fil traversait le dépotoir à l’arrière et personne dans le quartier n’y trouvait à redire, apparemment.

Vince avait ensuite peur que la chute ait totalement détruit les moteurs. Il suffisait qu’un seul soit irréparable pour que le vol devienne impossible. Il fut vite rassuré. Le drone était léger, mais son carénage étonnamment solide. La carcasse avait bien morflé, mais pour l’essentiel, l’engin était en bon état. Le boulot de Vince se limitait donc à corriger l’alignement des tiges de contrôles qui déterminait l’inclinaison des pales. Les huit moteurs devaient bouger en harmonie, en s’inclinant ensemble à droite ou à gauche pour assurer une assiette correcte pour le vol du drone. C’était un travail de mécanique de précision qu’affectionnait Vince. En deux heures, après le changement de quelques pièces, les mouvements des tiges et des rotors étaient parfaits.

Du côté de l’armement, ils eurent un nouveau coup de chance. Le drone acceptait des munitions d’un armement automatique standard. Il suffisait de changer les chargeurs pour disposer d’une arme fonctionnelle.

Vince tremblait. Lui, si habile de ses mains, était envahi par un profond malaise en manipulant les chargeurs. Il n’avait jamais utilisé ni pistolet, ni fusil, des vrais, de ceux qui tirent des balles réelles, pas de simples filets d’entrave pour bloquer les drones. Mitch s’aperçut de son trouble.

— Laisse-moi faire, lui dit-il. C’est ma spécialité.

Qu’est-ce qui avait motivé Vince à lancer son groupe sur une telle folie, en réalité ? Il ne le savait pas lui-même. Certes, il y avait la rage, la révolte. Comment peut-on armer des drones, ici, sur le sol américain ? Comment peut-on tirer sur des civils comme Alexandra ? Mais ce n’était pas vraiment ce qui le motivait. Alexandra dormait encore dans le squat. Elle se remettrait. Mais Vince voulait lui redonner le sourire, et peut être même de l’espoir. Ce même espoir qu’il sentait chez lui s’effriter.

— Merci, répondit finalement Vince.

Il s’éloigna du drone pour rejoindre l’équipe qui travaillait sur le système de contrôle et pilotage. C’était finalement la partie la plus délicate, mais ses compagnons avaient fait un boulot minutieux et inventif.

L’assistance au pilotage se trouvait sur l’appareil même. Ils pouvaient donc bénéficier de la stabilisation et de toutes les aides pour manœuvrer dans le ciel. C’était une bonne nouvelle. En revanche, les caméras n’étaient pas directement exploitables. Il aurait fallu modifier le système d’exploitation en profondeur et ils n’avaient ni les compétences ni le matériel à disposition. Le pilotage devrait donc se faire à vue, sans casque de réalité virtuelle.

Eleonore avait trouvé la solution. Elle avait relié le système de commande à un bête guidage radio. Ils avaient trouvé le boitier de commande dans un magasin spécialisé tenu par un pote de Hans. Comme la manette de contrôle était faite pour un avion, il leur en faudrait deux. Un pilote gèrerait l’assiette et l’altitude ; un autre s’occuperait de la direction et de l’armement. C’était primitif, mais ils espéraient que cela ferait l’affaire.

---

La nuit venait conclure une journée de travail intense. Alexandra avait dormi presque toute la journée, mais le soir, elle se leva pour voir ce qu’ils trafiquaient.

— Pas de chasse ce soir ? avait-elle demandé.

Vince, alors penché sur le drone, avait relevé la tête. Avant de répondre, il avait attrapé un chiffon et s’était essuyé longuement les mains en regardant son ouvrage. C’était plus par réflexe qu’autre chose, car le tissu était maculé de graisse et ne nettoyait pas grand-chose.

— Non, on prépare notre défense, répondit-il.

Il souriait, fier de son idée.

— Tu crois que ce machin va voler ?  
— Honnêtement ? Je n’en sais rien. Tout le monde a fait un bon boulot, on verra demain. On en aura vite le cœur net.

Un bourdonnement caractéristique les fit lever les yeux, par réflexe. Sous leur échangeur, il ne pouvait pas voir la nuée d'appareils volants, mais ils devinaient que Drone Valley dominait seul le ciel ce soir.

---

La remise en service du drone se passait à merveille, jusqu’à ce que Mitch revienne au squat, le lendemain matin.

— Il y a une voiture qui tourne dans le quartier, avec deux hommes à l’intérieur. L’un d’eux a les yeux rivé sur son portable. Ils cherchent quelque chose, dit Mitch.  
— Le GPS doit encore fonctionner, répondit Vince. Bordel ! L’engin a dû renvoyer sa position lorsqu’on a remis la batterie.

Le silence pesait sur les épaules de l’équipe.

— Pas le choix, dit Vince, on va devoir bouger la machine pour les attirer ailleurs. Il faut les détourner d’ici. Si on les laisse fouiner, ils vont rapidement trouver notre planque.

Il s’était déjà levé pour aller prendre le drone. La première précaution fut de l’ouvrir pour débrancher la batterie. Couper le GPS, pour gagner un peu de répit.

— Donnez-moi un coup de main, dit ensuite Vince. Je ne peux pas porter le drone tout seul.

Mitch et Hans, toujours eux, était volontaires.

Ils sortirent par l’arrière, en surveillant prudemment la rue. Elle était vide. Il ne pouvait pas aller trop loin sans se faire repérer facilement en se déplaçant à découvert. Et courir avec l’engin était impossible si les types de Drone Valley se lançaient à leurs trousses.

Avant de sortir, Mitch attrapa une vieille trottinette qui trainait dans un coin du terrain vague.

— Prends-la deuxième, Hans. Ça va nous faire un charriot et on pourra avancer beaucoup plus vite.

Après un petit moment pour caler et attacher le tout, ils étaient prêts.

— On va où maintenant ? demanda Hans.  
— On monte, direction Haight Ashbury.

---

L’ancien quartier Hippie était devenu un quartier huppé, habité par les hipsters de la tech. Il était plein de bâtiments plutôt bas, parfois même des maisons individuelles. Si les hommes de Drone Valley cherchaient le drone dans le quartier, ils auraient un paquet de baraques à visiter.

En arrivant sur les hauteurs, ils avisèrent une maison en bois, colorée, chic et bien entretenue, avec un petit jardin sur le côté. Ils sonnèrent pour vérifier si les habitants étaient là. Pas de réponse. Il s’installèrent alors dans le jardin.

Hans n’avait pas saisi le plan de Vince. Il avait la mine déconfite d’un enfant dont le jouet est cassé.

— On va vraiment abandonner la bête ? J’aurais bien piloté ce truc, moi.  
— Non, on va tenter de le garder, on n’a pas fait tout se boulot pour rien.

Avant de remettre la batterie, Vince pris un long moment pour étudier la partie électronique.

— Ce truc, c’est le GPS, dit-il. On branche la batterie pour que le drone détourne l’attention sur ce quartier. Ensuite, on détruit le composant et on redescend.

Il joignit le geste la parole et reconnectant le cable d'alimentation des circuits électroniques.

— Mitch, tourne dans le quartier et préviens nous si tu vois un truc louche. Il faut que le drone s’active pendant suffisamment longtemps pour appeler ses maîtres, mais pas trop pour qu’on ne se fasse pas piéger dans ce jardin.

Vince et Hans restèrent seul avec le drone qui, silencieusement, pouvait invoquer ses propriétaires à tout moment. Vince se tenait prêt à détruire la puce GPS, mais il fallait être patient pour que le leurre fonctionne.

Après à peine une heure, Vince estima que le drone avait largement eu le temps de contacter sa base. Il détruisit le composant GPS, d'un coup de tournevis.

Mitch franchit alors à nouveau la palissade du jardin.

— Les gars, ils sont là, ils ont fait un passage devant la maison.

Le timing au jugé avait été bon, peut être même un peu trop optimiste. Leurs poursuivants étaient plus proche qu’espéré.

— La première chose qu’ils vont regarder c’est le jardin, dit Hans.

Il n’avait pas tort. La première idée qui vint à Vince fut de briser une vitre pour se planquer à l’intérieur. La maison devait être sous alarme et il écarta l’idée.

Vince planqua donc simplement le drone sous la table de jardin, recouverte par une bâche protectrice. Il fit ensuite signe à ses camarades de le suivre, avant de grimper sur le balcon du premier étage. Cachés là-haut, ils entendirent la sonnette tinter. Probablement, les hommes qui les cherchaient.

Après une deuxième sonnerie, ils entendirent quelqu’un s’approcher. Vince bougea légèrement pour jeter un regard vers le bas. Deux hommes scrutaient le jardin par-dessus la palissade. Vince les sentait hésiter. Lui et ses deux compagnons avaient cessé de respirer.

Depuis le balcon, ils apercevaient les fenêtres à l'arrière du bâtiment voisin. Vince remarqua qu'un enfant les regardait. Le môme aurait pu avoir peur, mais non, il semblait plutôt amusé et les observait en souriant. Vince le salua d'un petit geste de la main, puis l'enjoint au secret, d'un geste universel, un doigt sur bouche. L'enfant lui répondit en l'imitant. Vince se concentra sur ce visage angélique pour oublier la peur que lui inspirait leurs poursuivants.

Après une éternité, les deux hommes qui pistaient le drone poursuivirent leur recherche plus loin. La voiture ne redémarra pas immédiatement. Il observait certainement le voisinage, tournait, cherchait à comprendre. Enfin, les portières claquèrent, puis la voiture redémarra. Les trois hommes reprirent une respiration normal, mais ils restèrent cachés sur le balcon, sans oser bouger, pendant un long moment. Ils craignaient que ce fût une ruse des deux hommes. Trente minutes s’écoulèrent avant qu’ils n’osent sortir de leur planque.

— Bon, on redescend vers le Presidio. Il est temps de faire voler ce drone, dit Vince.

Hans avait les yeux qui brillaient, comme ceux d’un enfant le matin de Noël.

---

Vince, Hans et Mitch avaient déplacé le drone dans la zone du parc Presidio, qui faisait face au Golden Gate. Au loin des bateaux revenaient de Sausalito pour rejoindre l’embarcadère, face à Market Street. On ne voyait pas le petit village historique, maintenant trop touristique, caché derrière la pointe, de l’autre côté du pont.

La partie résidentielle de la zone était peu dense. Elle était calme en journée, avec de grands espaces dégagés. Ils avaient prévu de tester le drone en toute discrétion et surtout en toute sécurité.

Vince passa un bon moment à comprendre comment démarrer l’engin, sans utiliser le système de contrôle central. La solution était simple et consistait à contourner le relai électrique qui gérait l’accès aux moteurs. Une fois le bridge posé, les huit moteurs s’allumèrent, ensemble, émettant un souffle faible, mais régulier.

Hans prit en main le premier boitier de commande. Il était composé de deux leviers de contrôle. Une légère poussée sur le levier de gauche et le drone s’éleva en trombe dans les airs, restant en vol stationnaire, parfaitement stable. L’autre levier permettait de gérer le déplacement. Droite, gauche, le drone répondait étonnamment bien. Le pilotage était nerveux.

— Wow, fit Hans. Ça marche au top, on va s’éclater. Vas-y, Vince, lance-toi aussi, qu’on voit ce qu’il a dans le ventre.

Le drone avait besoin d’un contrôle supplémentaire, car son mode de déplacement était plus complexe qu’un avion. Ils avaient donc ajouté un deuxième boitier pour piloter l’orientation du drone sur son axe vertical et déclencher le tir de l’arme automatique. Comme sur les bombardiers de la Seconde Guerre Mondiale, l’engin avait besoin que quelqu’un gère le tir, avec précision. C’est Vince qui jouait ce rôle.

Il passèrent quelques minutes à slalomer avec le drone autour de parcours imaginaires. Après quelques longueurs, tours et lacets, l’heure de vérité était arrivée. Mitch avait placé des bouteilles en verre et des boites à différents endroits du parcours. Vince pressa la détente pour déclencher les premiers tirs. Le bruit le fit sursauter. Il avait raté sa cible et de loin. Il leur fallut quelques essais pour se coordonner et atteindre la précision nécessaire. Le système automatique permettait de tirer par salves. Avec un peu d’entrainement, ils arrivèrent finalement à déchiqueter chacune des cibles sur le parcours.

— On va pouvoir se lancer ce soir, non ? demanda Hans.  
— Yep, faut bien.

La gravité avait remplacé l’excitation. Vince, Hans et Mitch rechargèrent l’armement du drone, sans plus un mot, et remballèrent leur nouveau jouet. Ils leur restaient suffisamment de temps pour recharger les batteries, celles du drone et les leurs. Retrouver le calme. Ce soir, pendant la chasse, ce serait leur vrai baptême du feu.

---

## #6

Le soir était venu, rien d’étonnant à cela. La surprise venait de la légèreté avec laquelle les chasseurs abordaient l’instant. Ce soir était en réalité un moment de vérité, de ceux qui n’arrivent que quelques fois par vie. Piloter un drone armé piraté en plein cœur de San Francisco ? Ce qu’ils s’apprêtaient à faire dépassait les bornes, les limites de ce que la Société était censée pouvoir accepter, mais Vince ne ressentait rien, ni excitation, ni peur. Avait-il perdu ses repères ? Le propre de ces moments est de ne révéler leur importance que bien plus tard, quand on essaie de comprendre comment on a pu en arriver là.

La chasse fut lancée selon un protocole différent. Comme leur drone armé se pilotait à vue, il fallait donc, comme à leur habitude, se poster sur les toits de San Francisco. Alexandra, blessée, n’était pas de la partie. Le binôme était composé de Vince et Hans, chacun avec une commande de contrôle, pour un seul et même drone.

Pour rester imprévisibles, ils avaient choisi de se poster sur le toit d’un entrepôt situé non loin des cuisines de Drone Valley. En contrepartie, il faudrait être rapide pour récupérer leur nourriture et mettre les voiles, avant que la sécurité de la société ne débarque.

Ils faisaient face à la partie industrielle de la Baie, alors que le soleil se couchait derrière eux. Les conditions étaient idéales. Le ciel était dégagé, et il n’y avait pas le moindre souffle d’air.

Vince n’eut pas l’occasion de partir dans les pensées qui l’occupaient généralement avant la chasse au fusil. Avec Hans près de lui, le silence le mettait mal à l’aise.

— Hans, c’est ton vrai nom ? demanda-t-il.

Son compagnon exagéra son accent allemand.

— Qu’est-ce que tu crois ?  
— Je ne pense pas, non.

Après un court silence, Hans lui confirma.

— Gagné. Bien sûr que non. C’est un peu caricatural, mais ça correspond bien à mon image. Hans, l’Allemand costaud, carré et toujours prêt à rendre service. C’est simple, facile à prononcer pour un américain. Qu’est-ce que tu crois ? Moi aussi, je soigne mon *personal branding*.

Vince ne savait pas s’il était sérieux, et Hans s’en amusait. Le bourdonnement caractéristique de la nuée mit fin à leur discussion. Les deux hommes s’activèrent sur le toit. D’un bref coup de sifflet, Vince s’assura que l’équipe était en place. La réponse lui confirma qu’ils étaient tous prêts. Il pressa sur l’interrupteur qu’il avait ajouté sur le drone dans l’après-midi. Les pales de l’appareil se mirent à souffler. Un instant plus tard, les doigts sur les commandes, Vince et Hans lancèrent leur engin à l’assaut de la nuée de drones.

Ils étaient proches du point de départ, la nuée était si dense que malgré leur pilotage encore maladroit, Vince et Hans firent un carton. En quelques minutes, ils décimèrent trois drones de livraison, qui tombèrent lourdement au sol.

Hans hocha la tête face au regard interrogateur de Vince. Ils étaient d’accord pour ne pas être trop gourmands. C’était la meilleure chasse jamais réalisée. L’appareil avait encore de la batterie, mais ils décidèrent sagement de rappeler leur drone à eux et de plier bagage.

L’équipe en bas avait été efficace, et lorsqu’ils les retrouvèrent dans la rue, les drones avaient déjà été dépouillés de leur cargaison. Une heure plus tard, ils avaient tous rejoint le squat. Ce soir, ils riaient et parlaient fort. La joie emplissait leur refuge. C’était leur plus gros succès. Cette victoire sur Drone Valley était grisante, ils se sentaient les maîtres de la ville. Ils ne se doutaient pas que tout ne serait plus jamais aussi simple.

---

Alors que les chasseurs fêtaient leur victoire, Vince se sentait d’humeur maussade. Une digue morale venait de sauter. L’impression de perdre le contrôle lui donnait la nausée. Il rejoignit Alexandra, seule sur son lit, à l’écart du groupe.

— Bravo, Vince, record battu, lui dit-elle en souriant faiblement.

Ses félicitations sonnaient faux. Elle dû s’en rendre compte, car elle tomba immédiatement le masque.

— Combien de temps cela va durer, Vince ? poursuivit-elle.  
— Je ne sais pas. Tout a une fin, j’imagine. Tu sais que la situation me révolte. Ici, à San Francisco, dans ma ville. Tout s’effrite. J’en ai le cœur brisé. J’essaie d’aider, comme je peux. Mais est-ce qu’on va dans la bonne direction ?  
— Je ne vais pas remonter sur les toits, tu le sais ?  
— Disons que je m’en doute.  
— Ce n’est pas physique, je sais que je vais me remettre. Mais je pense que je serais plus utile à résister autrement. C’est une guerre, Vince, de longue haleine. Je ne veux pas ressasser ma dernière bataille. J’ai réfléchi, toute la journée. J’ai pleuré, un peu. Ma place est au côté des biohackers. Les implants que je fais pour ces fous, les humains augmentés, tout ça. On doit se les approprier aussi. Il n’y a pas de raison qu’ils soient les seuls à s’améliorer par la technologie. On va tâtonner, faire des erreurs. Mais c’est ça, c’est mon combat.

Vince lui prit la main et la serra en silence pour approuver son choix. Ce geste s’adressait pourtant plutôt à lui-même, comme lorsqu’on se pince pour vérifier si l’on rêve encore. Il serrait si fort que leurs phalanges blanchissaient.

Alexandra ne quittait pas Vince des yeux.

— Et toi, Vince, quel est ton combat ?

---

— Alors, on y retourne ?

Mitch s’enthousiasmait pour leur nouvelle routine. Il était grisant de penser que tous les jours se ressembleraient désormais. Avec leur nouvelle arme, le groupe se sentait intouchable. Croire ce mensonge, c’était oublier la précarité.

Vince et Hans avaient choisi cette fois de se poser à la limite du quartier résidentiel de Castro. Les drones arrivaient nombreux dans cette zone le soir pour livrer des repas.

Ils avaient repris leur bavardage et plaisantaient sur le toit. Vince s’était demandé, plus tard, si cette décontraction avait émoussé leur vigilance. En réalité, ils s’étaient tus et concentrés dès que le bourdonnement de la nuée s’était fait entendre. Coup de sifflet rapide, avant de faire décoller leur drone. Ils étaient prêts à capturer les proies qui passeraient à leur portée.

Ils furent troublés par ce drone de livraison qui quittait la nuée et prenait une trajectoire inhabituelle. Pour la première fois, une machine de 80 kilos fonçait droit sur eux. Les avaient-ils repérés ? Tout s’enchaina ensuite très vite.

— On a le temps de le descendre, dit Vince. Prend de l’altitude, je vais lui tirer dessus.

Ils n’entendirent pas le bruit de la porte de l’escalier de service s’ouvrir derrière eux. Vince appuya sur la gâchette. Les premières balles se perdirent dans le ciel, mais il ajusta rapidement le tir.

Le drone de livraison fut sévèrement touché. Il prit encore de la vitesse dans sa chute, leur passant au-dessus de la tête avant de s’écraser sur le toit. Malgré son poids, sa course folle le fit rebondir, rouler derrière eux.

C’est là qu’ils entendirent les cris. Un couple venait de sortir sur le toit. L’homme avait été fauché par le drone, qui s’était immobilisé sur ses jambes. Les moteurs s’étaient heureusement arrêtés net.

Vince et Hans se précipitèrent pour soulever l’imposante machine. La femme les aida en tirant son compagnon, pour l’extraire de sous le drone.

Toujours allongé au sol, l’homme grimaçait, hurlait, mais il bougeait ses jambes. Sa compagne tentait de le calmer. Il s’en sortirait, peut être avec une ou deux fractures.

Le couple était venu chercher leur livraison sur le toit, ils finiraient la nuit aux urgences.

Vince ne prêtait alors plus attention aux cris. Hans avait rappelé le drone armé et il l’aidait à le ranger. Ils étaient prêts à s’enfuir.

Lorsque la femme se leva pour tenter de bloquer Hans, il ne put se contenir.

— Putain, c’est Drone Valley, le danger. Quand est-ce que vous allez comprendre ça ?

Impressionnée par la masse de l'homme devant elle, la femme s’écarta.

— Vous êtes des malades, souffla-t-elle en attrapant son portable.

Vince tira Hans par la manche de sa veste. Ils devaient quitter les lieux au plus vite. La femme appelait à l’aide sur son mobile.

---

Ils avaient encore des réserves de nourriture, pour plusieurs jours. Ce n’était pas ce qui inquiétait Vince. Il était ébranlé par l’incident. Il n’avait pas envie d’en parler et s’était isolé sur sa couche. Ses mains tremblaient.

Lorsqu’Alexandra vint le voir, il l’accueillit pourtant prêt de lui.

— Les vrais coupables, c’est Drone Valley, lui dit-elle. Les armes, les nuées de drones toujours plus lourds, c’est eux. Toi, tu n’es qu’une victime, parmi d’autres.  
— Moi, mes jambes vont bien, merci. J’ai plutôt peur d’être une pièce dans leur rouage, de jouer le jeu de l’escalade.  
— C’est faux, Vince, tu veux faire des choses bien. Tu as besoin de recul, de regarder tout ça d’un œil neuf. Tu l’as mérité, Vince.  
— J’aurai l’impression de fuir dans la honte, la culpabilité. De me sentir banni, chassé, parce que je n’ai pas trouvé les bonnes limites. Parce que je vous ai entrainés trop loin.  
— Personne ne te chasse, tu es toujours des nôtres. Si tu pars, ce n’est pas dans le déshonneur, mais parce que tu l’as choisi. Et tu reviendras ensuite, quand tu auras trouvé ton prochain combat.  
— Pourquoi je reviendrais ?  
— Tu as la mémoire. Tu es la mémoire, tu as un message, un symbole tatoué sur l’épaule. Tu ne peux pas m’oublier. Si tu le peux, quand tu es prêt, tu reviendras.

---

Vince avait décidé de partir avant l’aube. Il quitta donc le squat sans réveiller Alexandra, mais en lui laissant une lettre, écrite sur une feuille pliée en quatre, simplement posée sur son lit.

Il avait pris son sac, chargé toutes ses affaires, mais abandonné son vieux fusil de chasseur. Peut-être servirait-il à d'autres. Lui n’en aurait plus besoin.

Ensuite, Vince était descendu à la gare routière. Il avançait comme un robot, le cerveau gelé, pris dans la torpeur d’un brouillard ouateux. Machinalement, il avait acheté un billet pour le premier bus en partance. Il ferait des étapes pour rejoindre le Colorado.

« Caché dans une vallée luxuriante au milieu d’un désert aride — C’est le type d’endroit où vous trouverez votre rêve. »

Sandra serait surprise de le voir, certainement. Comment réagirait-elle ? Il l’imaginait l’accueillir avec un simple sourire, sans un mot. Est-ce qu’elle le serrerait dans ses bras ?

---

Il rêvassait maintenant à l’arrière du bus, hypnotisé par le paysage qui défilait derrière la vitre.

Il avait résisté, avalé la douleur, ignoré la descente aux enfers et lutté. Mais pourquoi ? Son égo. L’esprit plus que le cœur.

L’évidence s’imposait. La vie était ailleurs. Au-delà des frontières de cette zone livrée aux nouveaux barbares.

La vie avait quitté la vallée depuis bien longtemps. Il ne restait que des individus que seules des fiches de paie fournies par une multinationale rassemblaient. Des bactéries dans la soupe primordiale de l’individualisme.

La vie renaitrait ailleurs. L’ironie était cinglante. L’utopie qui avait créé la vallée ne pouvait plus s’y reconstruire. La terre était brulée, infertile.

Il ne désertait pas. Il n’y avait plus rien ou presque qui méritait son combat ici.

La vie était ailleurs. Avec Sandra peut-être, dans le Colorado.

Le calme l’envahissait lentement, comme la chaleur d’un bon Whisky se diffuse dans le corps. Toutes choses, même les meilleurs s’arrêtent un jour, mais ce n’est pas la fin. Il y aurait d’autres bonheurs, d’autres joies et d’autres combats.

Il se voyait revenir un jour en guerrier, chevalier blanc, représentant d’une résistance qui ne pouvait s’éteindre. Le réflexe de vie est au cœur de l’humanité.

Pour l’heure il n’avait qu’une chose en tête, qu’une envie. Panser ses plaies.

Alors qu’il s’apprêtait à lire une nouvelle fois la lettre de Sandra, il tomba sur le dernier fortune cookie dans son sac, un peu brisé. Il le cassa, sans grande conviction d’y trouver sa destinée.

« Le chemin n’existe que dans le regard du voyageur. »

Une image lui vint, alors. L’Homme est ainsi fait, il lui est difficile de regarder derrière lui, mais très simple de regarder devant. C’était une question de survie. Il devait oublier pour un temps San Francisco, avancer sans même jeter un œil derrière lui, se ressourcer pour survivre, avant de peut-être pouvoir revenir.

---

Roman était athlétique. Il n’avait rien du profil caricatural du joueur en ligne, mais son vieux t-shirt Starcraft le trahissait.

Il était encore tôt, mais il était déjà dans le centre de contrôle de Drone Valley ce matin-là. Il voulait s’entrainer. Il n’avait pas été prévenu de l’arrivée de nouveaux collègues, mais les accueillit à bras ouverts.

— Ah ben alors, bienvenue les gars. Vous tombez à pic. Trois petits drones tout neufs viennent d’arriver. J’ai perdu un de ces drones armés la semaine dernière. Ça a fait un pataquès dans toute la boite. Il a été attaqué, mais pour moi l’expérience a été concluante. On a appris beaucoup dans l’incident. Et puis, à trois pilotes, on va être intouchables maintenant.

Les nouveaux venus regardaient en silence les écrans de contrôle. Leur attention se tourna ensuite vers la manette de pilotage plus fournie en commande que celles qu’ils connaissaient.

— Allez, installez-vous. C’est à peine plus dur que le pilotage des drones de livraison. Vous allez, voir c’est super maniable, on va s’éclater.

L’attitude enjouée de Roman mettait les deux nouveaux mal à l’aise. Ils prirent place sans un mot à côté de leur mentor. Le pilotage de drones armés était un nouveau challenge. Drone Valley leur offrait une opportunité unique.

L’attention de Roman n’était plus vraiment dans la pièce. Il réajustait son casque de VR sur son visage, alors que déjà, sur l’écran de contrôle, son engin s’élevait dans le ciel de San Francisco.