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# Euchronia
- URL: https://mickaelremond.com/blog/euchronia/
- Published: 2022-07-02T13:00:00.000Z
- Updated: 2026-08-08T13:00:57.000Z
- Description: « Ils ne sont là que pour se faire bouffer », pensa Elroy.
- Author: Mickaël Rémond
- Tags: Fiction

*Cette nouvelle a été écrite et diffusée en épisodes pour les lecteurs du* [*Flow*](https://mickaelremond.com/le-flow)*. J'avais exploré l'idée auparavant dans un texte très court (épisodes* [*#54*](https://mickaelremond.com/newsletter/le-flow-54/) *et* [*#55*](https://mickaelremond.com/newsletter/le-flow-55/)*). Je l'ai ensuite retravaillée plusieurs fois et j'ai partagé du version plus longue dans les épisodes* [*#121*](https://mickaelremond.com/newsletter/le-flow-121/)*,* [*#122*](https://mickaelremond.com/newsletter/le-flow-122/)*,* [*#123*](https://mickaelremond.com/newsletter/le-flow-123/) *et* [*#124*](https://mickaelremond.com/newsletter/le-flow-124/)*.* 

*Elle a ensuite été éditée et intégrée dans mon le recueil de nouvelles* [*Contes de Silicium*](https://mickaelremond.com/contes-de-silicium)*.*

*Voici la version la plus longue, dans sa version d'origine, avant le travail d*’*édition effectué pour le recueil.*

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## #1

La trentaine de survivants s’était réfugiée dans l’hôpital. Formé au hasard des rencontres dans cette ville exsangue, le groupe rassemblait des compétences complémentaires, servies par des caractères que tout opposait. Le footballeur américain, costaud mais naïf, avait émergé comme leader. La blonde élancée lui servait de faire-valoir. Le type qui ressemblait le plus à Elroy, un intellectuel *nerd* à lunettes, affichait une horripilante arrogance. Le reste de l’équipe débordait de bonne volonté gluante. Tous gentils et insipides.

*« Ils ne sont là que pour se faire bouffer »*, pensa Elroy. Son cynisme le mit mal à l’aise.

Avec l’élan du désespoir, ils entassèrent meubles, matériel médical, lits et brancards devant les ouvertures du rez-de-chaussée. Croyaient-ils vraiment que cette dérisoire barricade suffirait ?

Elroy retint son souffle, redoublant de concentration. Il lui fallait trouver quelque chose, un détail auquel se raccrocher. Il n’avait jusqu’ici aucune une explication au message cryptique reçu plus tôt dans la journée.

Un gars proposa de piéger le hall d’entrée. Il sortit de je-ne-sais-où un paquet d’explosifs et installa son dispositif de protection.

C’est alors qu’elle apparut, issue de nulle part. Une jeune fille au style gothique descendait le grand escalier central avec grâce, flottant tel un ange noir. Elle avait le regard assuré d’une femme en devenir, qui sait, qui voit, qui comprend. Un magnétisme troublant. « Il faut monter à l’héliport », leur intima-t-elle. « On va s’en sortir grâce à l’armée, ils peuvent nous évacuer par le toit. »

La fille avait raison. Avec chance, ils pourraient capter le réseau et appeler les secours. Le groupe la suivit sans broncher jusqu’au dernier étage. C’était leur seule issue.

Là-haut, le silence régnait. En bas, la ville flambait, nimbée dans une nuit orangée.

Le calme est éphémère dans ce genre de situation. Une dizaine de zombies s’avançait vers l’hôpital. Ces masses de chair suintante progressaient avec une démarche saccadée et une indolence exaspérante. La menace semblait dérisoire.

Le footballeur s’alarma. « Regardez ! Le parking ! Ils nous sentent. Ils rappliquent tous. »

Et en effet, ça grouillait au pied de l’hôpital. Déjà, des zombies s’attaquaient aux fenêtres, d’autres s’avançaient vers l’entrée. Une explosion secoua le bâtiment et ils comprirent leur erreur. Le bruit excita les morts-vivants qui arrivèrent de toutes directions. Le piège se retournait contre eux.

D’autres zombies se frayaient un chemin entre les débris et les restes éclatés de ceux qui les avaient précédés. Leurs râles agonisants résonnaient dans les couloirs. La jeune fille, leur ange noir, entraîna une partie du groupe dans l’escalier qui menait au toit, vers leur possible salut. D’autres choisirent de faire face et de mourir debout. Bientôt les zombies déferleraient sur eux. Les derniers survivants partiraient en hélico, sauvés *in extremis* par l’armée.

La dernière image imprima durablement la rétine d’Elroy. À l’écran, un mort-vivant mordait le *nerd* à lunettes, celui qui lui ressemblait. Puis ce fut le noir.

Alors que le générique défilait, Elroy se leva pour éteindre sa télé. La frustration se lisait sur son visage. Que signifiait ce film ? Il ne comprenait pas ce qu’espérait l’inconnu qui avait envoyé ce DVD, accompagné d’un simple message : *« Elroy, fais-moi confiance, soit observateur et regarde le film jusqu’à la fin. »* C’est alors qu’un texte apparut au centre de l’écran, entouré par les deux ailes d’un ange noir. « 11 août 1984, Caveau des Noctambules, Paris. »

Quelqu’un lui proposait un rendez-vous à l’autre bout du monde, près de 40 ans plus tôt.

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Elroy crut d’abord à une blague de ses potes, un jeu de piste conçu pour lui faire oublier la mort d’Elsa. C’eût été un clin d’œil maladroit. Elle était morte de façon violente, frappée par un putain de camion qui l’avait réduite en charpie. Tel un zombie.

Ses copains étaient capables d’un humour potache et trash, mais là, c’était autre chose, il le sentait. Il prit donc au sérieux le message et saisit son ordinateur portable pour préparer son voyage. Il eut du mal à trouver l’adresse, car l’établissement avait aujourd’hui disparu, mais un vieux site au design dépassé mentionnait cette boîte populaire dans les années 80\. Rue de la Mouzaïa, sur les hauteurs de Paris. Il mémorisa l’adresse et l’emplacement sur la carte. Il connaissait bien le quartier et juga qu’il serait facile de trouver le caveau.

Il décida alors de se rendre au point de rendez-vous sans plus attendre.

Il aurait pu se poser n’importe où pour son voyage mental. Il s’apprêtait cependant à partir pour une longue transe. Une interruption brutale pouvait le laisser dans un état d’entre-deux mondes, avec des symptômes allant de la migraine carabinée à une forme de coma plus ou moins profond. Son bureau offrait un environnement contrôlé, une surveillance permanente des fonctions vitales du sujet, pour sécuriser son escapade. L’endroit serait désert un dimanche. C’était parfait.

Il sortit pour prendre sa voiture. Dehors, le souffle chaud de l’Arizona le saisit à la gorge. Le soleil l’éblouit. Il plissa les yeux.

Il parcourut la route machinalement, perdu dans ses pensées. Comme toujours, il eut le même pincement au cœur en traversant le « carrefour d’Elsa », celui où le camion avait quitté sa file pour percuter la voiture de sa femme de face.

En arrivant, il se gara sur le parking désert. Les vastes locaux d’*Euchronia*semblaient émerger du sable. Le bâtiment préfabriqué beige se fondait dans la terre aride de cette banlieue reculée de Phoenix. L’Ouest américain tel qu’on l’imaginait, il ne manquait plus qu’un ou deux virevoltants roulant entre les cactus.

Il ouvrit la porte du *building* avec son badge, d’un geste assuré. Revigoré par la fraîcheur de la climatisation, il résista à l’appel du café en passant devant le distributeur. « Pas d’excitant avant un voyage mental. » Plus déterminé que jamais, il rejoignit le cœur du complexe.

Les salles de « transport » étaient protégées de l’extérieur. Sans fenêtre, leur aménagement, simple mais confortable, offrait un calme propice à la méditation.

Elroy s’installa au centre de la première pièce, en tailleur sur un coussin blanc. Il ôta sa chemise pour s’équiper, colla sur son thorax cinq capteurs reliés à une machine derrière lui, la machine qu’il avait conçu pour surveiller l’expérience.

Il avala ensuite une pilule, la clé d’un relâchement puissant et d’une transe profonde. Il prit une longue inspiration en fermant les yeux. Il se tenait immobile, le dos droit, les mains posées sur les genoux. Son corps lâchait prise sous l’effet de la drogue. Depuis la mort d’Elsa, depuis qu’il avait pris l’habitude de ces voyages d’agrément, c’était le moment qu’il préférait.

Sa respiration calme et fluide semblait s’être arrêtée. Impossible de distinguer le flux de l’air dans ses poumons. Tourné vers l’intérieur de son corps, il dissolvait la réalité autour de lui. Son enveloppe charnelle reposait dans la pièce, alors que son esprit s’apprêtait à partir loin, à des dizaines d’années-lumière.

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## #2

D’où il se trouvait, le temps ressemblait à un immense tissu épais, déformé par endroits, les fils distendus par un usage intense. Elroy avait longuement observé cette trame temporelle dans ses méditations. Sur la toile du temps, ces nombreuses anomalies correspondaient toujours à des dates marquantes. Dans ces zones de forte concentration de l’énergie humaine, le poids de l’histoire creusait des réceptacles. L’espace-temps subissait une usure physique semblable à celle d’un tissu.

Elroy avait appris à connaître le territoire qui se dressait devant lui et développé une relation intime à l’histoire. Il éprouvait maintenant force, tristesse et compassion lorsque son esprit se posait sur les ornières creusées par les grandes guerres. 1914-18, 1939-45, le Vietnam. Le tissu semblait si usé qu’il en était presque transparent.

Heureusement, les poches temporelles n’émergeaient pas toujours dans le sang et la souffrance. Certaines exceptions témoignaient de la créativité débordante de l’époque. Les grands artistes dégageaient eux aussi une force d’attraction colossale.

Elroy avait découvert le voyage dans le temps en jouant dans cet espace infini. Nul besoin de machines rutilantes comme au cinéma, la « trame » servait de véhicule mental. Comme une bille roulant sur cet épais tissu, il pouvait s’arrêter très précisément sur chaque singularité de l’espace-temps.

Oh bien sûr, les débuts avaient été chaotiques.

Il y avait d’abord eu cet heureux hasard. Elroy était tombé sur une pile de journaux abandonnés sur le trottoir. Au milieu de vieilleries sans intérêt, un article du magazine *Nature* avait attiré son attention. Il parlait de *StarGate*, un projet de l’armée américaine lancé à la fin des années 70\. À cette époque, les militaires avaient investi massivement dans la recherche mentale en développant le *remote viewing*. Ils souhaitaient former une armée psychique, une équipe d’espions mentaux chargée de récolter des informations sur l’ennemi. Malgré l’ambition énorme, faute de résultats concrets, l’administration avait abandonné le programme en 1995.

Elroy avait été aussitôt fasciné par le concept. Ses propres travaux sur le cerveau montraient que son fonctionnement libérait une énergie particulière. Il avait pu capter le signal dégagé par la pensée, d’abord à quelques dizaines, puis à quelques centaines de mètres. Et si le *remote viewing* se basait sur cette projection d’énergie ? L’idée paraissait folle, mais elle devint son obsession. Était-il possible de contrôler sa propre énergie, pour évoluer psychiquement hors de son enveloppe charnelle ?

Ses travaux piétinèrent, jusqu’à ce qu’il rencontre Richard. Cet expert des psychotropes était un « labo vivant » qui utilisait son corps pour tester toute sorte de drogues. Son expérience aida Elroy à maîtriser puis à démultiplier sa transe.

Son voyage initiatique fut éprouvant. Elroy réussit à se projeter, trop loin pour une première fois. Lorsqu’il revint à lui, il vomit tripes et boyaux, délira pendant des heures, transpirant, flottant toujours entre deux mondes. Puis, il raconta ses visions à Richard. Il avait vu des chevaux tirer des carrioles dans les rues de New York !

Plus tard, il vérifia son intuition sur Internet. Tout ce qu’il avait aperçu était bien réel. Il comprit alors ce qu’avaient raté les *remote viewers*. Leurs visions semblaient obsolètes parce qu’elles leur venaient d’une autre époque. Du passé !

Tout lui parut limpide lorsqu’Elroy imagina cette toile pour modéliser l’espace-temps. Il avait découvert les lois qui régissaient cet univers. Un *mind traveller* pouvait se déplacer dans le temps et l’espace vers les zones de fortes énergies, mais il n’avait aucune influence sur le passé ; il n’était qu’une trace énergétique, un être immatériel errant dans la substance de l’Univers.

C’est ainsi que fut fondée *Euchronia*, la première agence de voyage temporel. Les *mind travellers*, comme ils s’appelaient,avaient conçu une nouvelle forme de tourisme. Ils exploitaient certes le business de la nostalgie, mais apportaient une réponse à un mal-être endémique.

La mort d’Elsa lui confirma combien il avait visé juste. Le plaisir de revoir un être cher disparu, ne serait-ce qu’un instant, était enivrant. Combien de temps tiendrait-il avant de s’accorder ce qu’il avait autrefois offert à ses propres clients ? À ceux-là, il avait vendu du rêve. Tous en étaient ressortis brisés. Il avait juré de ne pas céder à cette chimère.

Aucun risque de croiser sa femme en 1984, à Paris. Il ne briserait pas son serment durant ce voyage.

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Il avait toujours projeté de visiter 1984\. Cette année l’intriguait, car elle déformait la trame de manière démesurée. Pourquoi ?

Elroy n’avait jamais pu expliquer cette anomalie. Il avait émis des hypothèses et conclu qu’une forme de conjonction symbolique avait rendu cette année spéciale. Avec son roman, George Orwell en avait modifié les propriétés. Son texte avait concentré les énergies dans ce futur imaginaire et jeté un pont entre 1948 et 1984\. En exorcisant sa peur d’un futur dystopique, il avait créé une forme d’inversion, un effet miroir. Aujourd’hui, 1984 n’était plus une source d’angoisse, mais un réservoir de nostalgie.

De fait, 1984 était devenue un symbole, une année débordante de créativité. Elroy avait alors 12 ans, mais il s’en souvenait encore avec émotion. Le développement de l’informatique s’était accéléré avec l’annonce du Macintosh. Musique, cinéma, tout faisait de cette année le centre de gravité d’une époque. Elroy avait vu le film *Ghostbusters* avec ses parents. Il avait encore le goût des popcorns dans la bouche, les effets spéciaux dans les yeux et la musique entraînante dans la tête. Il se souvenait aussi de ses premières boums. L’album *Thriller* était paru quelques années plus tôt, mais Michael Jackson était encore le roi des pistes de danse. Madonna avait explosé et à l’heure du slow, George Michael inspirait ses premiers flirts en susurrant *Careless Whispers* à l’oreille d’adolescentes transies. 1984, c’était l’année de Retour vers le Futur. Ce film avait été son introduction au voyage dans le temps, son guide, sa référence. Était-ce vraiment un hasard ?

Elroy se concentra sur la trame, sur le creux qui représentait 1984, sur Paris. Il n’était qu’une boule de flipper attendant une impulsion.

Il se sentit tomber et plongea dans le temps. Avec naturel, son esprit fit rouler la bille sur la toile, tout en évitant l’attraction des années les plus sombres. La sphère ralentit sa course pour se loger précisément dans le trou visé. Il était arrivé.

Il lui restait à se connecter à l’environnement de 1984\. C’était ce qui demandait le plus gros effort. Il eut d’abord la sensation de griffer un énorme drap, de se battre pour le déchirer, pour y percer une ouverture, se frayer un passage. Il ruisselait de sueur. Après un dernier soubresaut, il se projeta enfin dans son nouveau corps, en 1984\. La toile du temps disparut. Autour de lui, ce fut le noir.

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## #3

Elroy rouvrit les yeux. En cette nuit d’été, la ville vibrait de toute l’énergie de l’époque. Il avait atterri à l’écart de la foule, dans une impasse du XIXe arrondissement. Une devanture de magasin renvoyait son image. Il portait un blouson synthétique noir à l’intérieur orange vif, reflet inconscient de sa perception de cette année-là.

Il laissa sa mémoire le guider dans les ruelles. Il grimpait vers les hauteurs de la ville entre les maisons basses de la Mouzaïa. Construit sur d’anciennes carrières, le bâti du quartier était léger pour ne pas déstabiliser les sols fragiles.

Les sens en alerte, il ressentit alors une vibration lancinante. La nuit parisienne tremblait. Il remonta jusqu’à la source du bruit, le fameux Caveau des Noctambules, puis s’engouffra dans un escalier qui descendait le long d’un étroit boyau. En bas, le bruit était assourdissant, les lumières aveuglantes. Une foule de *zombies* l’accueillit, le regardant sans le voir, frappant des pieds au rythme de la basse de *Thriller*. Des zombies, comme dans le film qui l’avait amené ici.

Il sourit, fasciné par les déguisements, amusé par les couleurs fluo des vêtements et les quelques guêtres qui traînaient dans le public, mais surtout par les *brushings* de l’extrême.

La musique s’enchaîna sur une intro synthétique des *Bronski Beat* puis la voix sucrée de Jimmy Somerville. Gloussements de satisfaction, le DJ savait flatter les habitués.

Dans ce bain de jouvence, Elroy en oublia sa quête. Son corps se relâchait sous l’effet des drogues. Que cherchait-il déjà ? Il choisit d’attendre un signe, s’abandonnant au plaisir du voyage. Il rejoignit le groupe pour danser au milieu de la piste. Il avait perdu le contrôle. Il était bien tout simplement. Et si c’était son collègue, son ami Richard, qui l’avait envoyé ici pour lui offrir cet instant hors du temps ?

Sur la piste, ses mouvements étaient fluides. Alors que le refrain de *Billie Jean* résonnait maintenant dans le club, que la ligne de basse vibrait dans tout son corps, Elroy entama un *Moonwalk* aérien. Il ne s’était jamais senti aussi léger depuis le décès d’Elsa. Perdu dans l’espace-temps, protégé par l’anonymat et l’exiguïté du club, il rêvait d’étirer cet instant à l’infini.

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C’était déjà le lendemain en Arizona. Les collègues les plus matinaux d’Elroy s’étonnèrent de trouver sa voiture sur le parking.

Dans le bâtiment, ils s’inquiétèrent. Elroy méditait dans la salle 1\. Richard savait qu’il profitait parfois du week-end pour faire des voyages personnels. Sur le fond, il n’avait rien à redire, c’était le boss. Pourtant, ses expéditions étaient devenues fréquentes. Que cherchait-il ? Certains avaient déjà sombré dans l’addiction aux voyages temporels. Elroy était-il en train de céder à l’ivresse des profondeurs, de se faire avaler par le passé ?

Richard n’entra pas dans la salle. Il ne pouvait prendre le risque d’un retour rapide. Impossible de faire revenir un *mind traveller* en le sortant de sa transe. Désorientation, emballement du rythme cardiaque, embolie cérébrale, les effets secondaires potentiels étaient nombreux et incontrôlables. Il devait laisser son ami rentrer de plein gré.

Le corps d’Elroy demeurait immobile, posé sur son coussin de méditation. Son esprit, lui, était ailleurs. Pour combien de temps encore ?

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Elroy dansait au milieu de la piste, se déhanchait avec une énergie incroyable, comme si sa vie en dépendait. À quelques pas, une jeune fille amusée l’observait. Il s’arrêta net. C’était invraisemblable. Dans le passé, il n’était qu’un spectateur, une simple énergie, un esprit sans enveloppe.

Habillée de noir, la fille avait un style gothique qui tranchait avec les autres jeunes et le regard profond de celle qui a trop vécu pour son âge. En y pensant, elle lui évoquait l’ange noir, la fille du film, avec quelques années de moins. Était-elle bien réelle ?

Elroy se retourna pour vérifier si c’était bien lui qu’elle regardait, puis il se déplaça vers la droite. Le regard insistant de la jeune femme le suivit. Pas de doute, elle le dévisageait. Le trouble dut se lire sur son visage, car la femme lui sourit. Elle s’avança, lentement, comme si elle cherchait à l’apprivoiser.

« Mais que se passe-t-il, bordel ? »

La piste de danse s’était clairsemée alors que la soirée avançait. Le DJ voulut faire plaisir aux danseurs déguisés. C’était reparti pour *Thriller*. Les « zombies » assis dans les petits salons autour de la piste se levèrent comme un seul homme en hurlant d’excitation et reprirent leur chorégraphie désarticulée.

Elroy se souvint alors des raisons de sa présence. Et s’il avait rendez-vous avec cette fille ? Il fit un pas vers elle, lorsqu’il sentit une main se poser sur son épaule. Dans le feu de l’action, il ne réagit pas immédiatement. Son esprit accepta d’abord le contact étranger. Puis soudain, il réalisa que c’était impossible. Il écarta cette main de son cou et se retourna vivement. Il faisait face à un autre zombie, perdu parmi la foule de morts-vivants. Sauf que lui ne dansait pas. Son maquillage était trop réaliste. Son bras gauche n’avait pas de chair, l’os à vif. Le monstre leva lentement une masse gluante, probablement son autre main, vers le visage d’Elroy. Il inclina la tête vers lui, ouvrant une gigantesque mâchoire, laissant s’écouler un jus verdâtre sur le sol. Le zombie semblait bien réel et tentait de le bouffer.

« Mais bordel ? C’est quoi cette merde ? »

Elroy le repoussa par réflexe et courut vers l’escalier qui remontait à la surface. Du coin de l’œil, il vit la fille en noir le suivre.

Il traversa avec réticence, presque dégoût, les corps des danseurs de bord de piste. Un autre zombie, apparemment aussi vrai que celui qui l’avait attaqué, s’interposa entre lui et la sortie. Ça se compliquait, il lui faisait barrage. Derrière lui, Elroy sentit l’autre se rapprocher. Le souffle glacé du mort-vivant serait bientôt sur sa nuque.

La fille en noir se plaça à son côté. Elle lui signifia du menton qu’elle prenait la situation en main, puis avança vers le corps déliquescent qui bloquait l’escalier. Elle dressa une main en avant, paume verticale, un signe universel pour dire, « tu ne passeras pas ». Malgré son regard vide, la créature parut surprise, puis paniqua lorsque la fille fit un deuxième pas. Le monstre s’écarta de l’escalier pour lui céder le passage.

Sur la piste, les danseurs continuaient de s’agiter. La basse assourdissante se mêlait au flot de sang qui battait les tempes d’Elroy. L’autre créature s’était d’abord figée, mais elle voulut profiter de la confusion avant qu’Elroy n’atteigne l’escalier. Elle tenta de le contourner pour le bloquer.

Le monde tournait autour d’Elroy. Dans cette valse macabre, il comprit que c’était le moment de saisir sa chance avant que les deux zombies ne se regroupent. Encouragé par le regard impatient de la fille, il s’élança et gravit les marches. Bientôt, il sentit la fraîcheur de la nuit lui fouetter le visage. L’ambiance putride stagnait en bas.

Il fit une courte pause en haut de l’escalier pour attendre la jeune femme, qui bondit en courant à sa suite. Elle l’entraîna dans les ruelles tortueuses de la Mouzaïa.

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## #4

En Arizona, dans la salle 1 de la société *Euchronia*, le corps d’Elroy fut pris de soubresauts. Richard, inquiet, ne pouvait intervenir. Elroy était seul capable de décider quand remonter le fil du temps.

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Les zombies allaient-ils les poursuivre ? Malgré la peur, Elroy s’arrêta un instant pour reprendre son souffle.

La fille lui adressa la parole.

— Tu peux lâcher la pression. Ils ne viendront pas ici.

Sidéré, il tendit sa main vers le bras de l’ado, histoire d’en avoir le cœur net. Comme il s’y attendait, il traversa son corps, sans rencontrer aucune résistance. Pourtant, elle le voyait, il l’entendait, comme si leurs deux mondes se télescopaient. C’était incompréhensible.

— Comment tu t’appelles ? demanda-t-elle.

— Elroy.

— Moi, c’est Estelle.

Elle pouvait aussi l’entendre.

— T’as l’air perdu, bonhomme, tu dois être nouveau ici. Tu vas t’y faire.

— C’est toi qui m’as envoyé ce film pour me donner rendez-vous ?

— Non. Tu vois, j’avais plutôt envie de rester avec mes potes. T’as l’air vraiment paumé, Elroy. Tu as oublié pourquoi t’es venu hanter ce caveau ?

Elroy fut pris de vertige. Elle le prenait pour un fantôme. Son assurance le fit douter. Était-elle si loin de la vérité ? Il pensa à sa femme, à Elsa, à l’accident. Cela faisait si longtemps qu’il était vide. Il se ressaisit.

— J’imagine que je cherche quelqu’un, souffla-t-il.

Silence pesant.

— À mon avis c’est une femme, le taquina Estelle. Bon, ben, j’espère que tu vas la trouver. Peut-être à une prochaine !

— Salut. Eh, attends ! Merci, Estelle !

— J’ai l’habitude, t’inquiète pas.

La fille tourna les talons et redescendit vers le cœur de Paris.

---

L’aube rougissait déjà le ciel. Elroy avait perdu la notion du temps. Désorienté, épuisé, il lui fallait rentrer. Son voyage avait déjà trop duré, les effets de la drogue se dissipaient.

Il s’allongea sur le goudron encore chaud de l’été, inspirant lentement l’air frais de la nuit. Il ferma les yeux. Emporté dans le siphon du temps, il sentit le monde tourbillonner avant de perdre connaissance.

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Au travers du hublot sur la porte, ses collègues virent Elroy convulser.

— Que se passe-t-il ? demanda l’un.

— Aucune idée. Je ne l’ai jamais vu si agité, répondit Richard.

Elroy s’écroula sur le sol. Il ouvrit soudain les yeux et tenta de se relever. Il paraissait sortir d’un mauvais rêve.

Richard se rua dans la salle pour lui prêter secours.

— C’est bon, Elroy. Respire lentement, tu es de retour. Respire.

Elroy laissa retomber sa tête sur le sol. Il avait un mal de crâne carabiné, la sensation de se réveiller avec la gueule de bois du siècle.

— Elroy, abandonne tes petits voyages perso. T’es addict, mon pote, et je sais de quoi je parle. Un jour, il va falloir que tu acceptes la réalité et que tu cesses de fuir. Ça va mal finir.

La pièce pivota autour de lui. Ce fut à nouveau le noir.

---

La lumière du néon l’aveuglait au travers de ses paupières mi-closes. Elroy était allongé à l’infirmerie.

Richard se leva depuis un coin de la salle et s’approcha.

— Tu t’es écroulé direct à ton retour. C’est l’épuisement, tu es parti en voyage pendant vingt bonnes heures. On t’a installé ici pour que tu récupères.

Elroy exprima directement son malaise.

— Richard, j’ai vu des trucs bizarres là-bas.

— Bizarres comment ?

— Flippants.

Elroy raconta son voyage, les zombies qui avaient tenté de l’attraper, la fille qui l’avait aidé. Il n’osa pas parler du film. Richard parut gêné.

— Qu’est-ce qu’il y a ? Vas-y dis-moi, le pressa Elroy.

— Des gars de l’équipe ont déjà vécu ça. On ne sait pas pourquoi ça se produit. Notre hypothèse, la plus probable, c’est que lors d’une longue séance, le corps se met à rêver et l’esprit s’embrouille. Cette fille, ces zombies, c’est juste une projection de ton inconscient.

Elroy fut troublé. Tout cela lui avait semblé si tangible. Pourtant, tout faisait sens. Cette ado, ces morts-vivants sortaient tout droit du film qu’il avait visionné avant le voyage. Sa perception de la réalité avait été altérée.

— Je te laisse te reposer, conclut Richard. Et ensuite, fais-moi plaisir, rentre chez toi et va prendre une douche. Tu schlingues, là !

---

Exténué, Elroy avait passé le reste de la journée à dormir, mais peinait toujours à retrouver ses esprits.

Avant de partir, il fit un détour par son bureau. Il l’avait aménagé à son image, comme un temple dédié à la musique. Les étagères croulaient sous les vinyles. Des éditions collectors étaient encadrées au mur. Dans un coin, un vieux juke-box éclairait la pièce d’une lumière jaune.

Une pile de courrier l’attendait à son poste de travail. Un petit paquet l’intrigua. Il le saisit et constata qu’il avait été envoyé de France, trois jours plus tôt. L’expéditeur avait mentionné ses coordonnées, une certaine Estelle Fuchs. Abasourdi, Elroy reçut une décharge d’adrénaline. Estelle, comme dans son rêve temporel ?

Les mains tremblantes, il ouvrit le colis. Il contenait un 45 tours, une édition originale de *Thriller*.

Le reste du monde disparut. Le vertige le conduisit à s’asseoir devant son ordinateur pour recouvrer ses esprits. Il ouvrit ensuite son moteur de recherche. Estelle Fuchs. Cette femme existait bel et bien. Actrice, réalisatrice, autrice de fantastique, elle vivait en Bretagne.

Elroy se perdit sur son site web jusqu’à trouver une nouvelle titrée *Moonwalk*. Le texte racontait la soirée d’une ado confrontée à des spectres dans un caveau parisien. Un des fantômes se lançait dans une chorégraphie planante. L’homme était ensuite attaqué par des zombies et l’ado l’aidait à s’enfuir. Le gars s’appelait Elroy.

Il encaissa le choc avec un frisson. Il y avait tant de choses qu’il ignorait sur le voyage temporel. Il découvrait soudain une réalité plus complexe qu’il ne l’avait jamais imaginée.

Dehors, la nuit était tombée. Elroy attrapa le disque et s’avança vers la platine dans un coin du bureau. Il extirpa la galette noire de sa pochette, lorsqu’un papier glissa sur le sol. Il n’y prêta d’abord pas attention.

Il dépoussiéra le vinyle, puis posa le bras sur le microsillon qui se mit aussitôt à tourner. Le mouvement désorienta Elroy. Puis un son puissant l’enveloppa, la basse lancinante transperça son corps, il n’était plus que vibration. Enfin, la voix de Michael Jackson emplit la pièce.

> It’s close to midnight  
> And something evil’s lurking in the dark

Les monstres qu’il avait laissés dans le passé étaient toujours là, en lui. Pourrait-il un jour affronter ses démons, tapis dans l’ombre de son inconscient ?

La musique l’apaisa. Ses mains cessèrent de trembler, sa respiration retrouva un rythme continu. Lorsque son attention revint dans la pièce, il remarqua enfin la feuille pliée en deux, tombée à ses pieds.

Il la ramassa. Des ailes d’anges noirs étaient dessinées en haut de la page. C’était une lettre d’Estelle.

*Cher Elroy,*

*Pardonne mon précédent message énigmatique. J’ai été un peu cavalière, mais je devais être certaine que ce rendez-vous aurait lieu. L’anomalie devait se produire pour que le voyage temporel progresse. C’est là que tout a commencé.*

*Pendant toutes ces années, le souvenir de cette nuit d’été est resté gravé dans ma mémoire. Comment aurait-il pu en être autrement ? Il m’a obsédée, inspiré des nouvelles et des scénarii, comme celui du film dans lequel tu m’as vue apparaître.*

*Je te rassure, tu ne m’as pas rêvée, mais peut-être es-tu tenté de m’oublier ?*

*S’il te plaît, ne m’efface pas. Après tout ce temps, j’aimerais te revoir pour évoquer notre première rencontre.*

*En chair et en os.*

*Ça fait bizarre de dire ça, hein ?*

*Je te raconterai le jour où moi, la médium, la petite fille condamnée à voir la mort rôder, j’ai compris que les fantômes n’étaient pas tous pareils, que tu étais différent.*

*C’est la vérité. Dans les couloirs du temps, les morts cohabitent avec les vivants, les voyageurs du futur côtoient hommes et femmes du passé, des plus illustres aux plus obscurs pèlerins. Parfois, ils se rencontrent et se heurtent, comme tu l’as vécu avec ces zombies malpolis.*

*Je t’en prie, retrouve-moi.*

*Je te raconterai ma vie depuis ce jour où j’ai compris que toi, et tous les voyageurs du futur que j’ai croisés depuis, vous n’étiez pas encore morts.*

*Si tu en as le courage, je t’attends à Brest, le 13 mars 2008 (@48 .3845742,-4.4844929,17z).*

*Je peux te libérer, t’aider à franchir le pas que tu n’oses pas faire, t’affranchir d’une mort qui te hante. À toi de voir.*

*Je t’embrasse,*

*Estelle*

Elroy se souvenait bien sûr de ce 13 mars à Brest, du premier concert de Merzhin, à la Carène, le jour de sa rencontre avec Elsa. Estelle et lui pouvaient empêcher son couple de se former ce jour-là. C’était probablement son plan. Il pouvait lui éviter de mourir sous les roues d’un camion en Arizona. Pour ça, il devait accepter de l’effacer de son esprit à tout jamais.

Elroy se leva et s’avança vers la platine pour remettre une dernière fois *Thriller*, avant de prendre sa décision.