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# Le boiteux
- URL: https://mickaelremond.com/blog/le-boiteux/
- Published: 2020-11-21T14:00:00.000Z
- Updated: 2026-08-08T13:09:19.000Z
- Description: Un rythme caché dans sa démarche ?
- Author: Mickaël Rémond
- Tags: Fiction

*Cette micro-nouvelle a été publiée à l'origine dans ma lettre hebdo,* [*le Flow #40*](https://mickaelremond.com/newsletter/le-flow-40/)*. La voici sa version d’origine. Elle a depuis été revue, corrigée, et publiée dans mon recueil de nouvelles de science-fiction* [*Contes de Silicium*](https://mickaelremond.com/contes-de-silicium/)*.*

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Était-ce la démarche étrange de l’homme devant moi qui m’avait poussé à le suivre ? J’avais du temps ce matin-là et il était fort intrigant.

Il était bien habillé. Costume sombre, élégant. Une cravate ? Je l’aurais parié. Il n’avait pas de chapeau, mais inconsciemment, j’imaginais ce grand homme brun, filiforme avec un Borsalino. Sa main se balançait avec saccade, entrainée par une sacoche en cuir un peu désuète. Aujourd’hui, les cadres portaient tous un ordinateur en bandoulière, souvent même sur leur dos. Il semblait d’une autre époque. Il avançait d’un pas rapide, pourtant mal assuré, claudiquant. Tout concourait à lui donner un air de pantin désarticulé animé par un marionnettiste ivre.

Il y avait quelque chose d’hypnotique dans cette démarche. Inconsciemment, je recherchais un motif, un rythme caché qui m’aurait rassuré sur l’équilibre du monde. Je me prenais au jeu. Pourtant, tout semblait aléatoire. La démarche, le mouvement. Je ne parvenais à reconnaitre aucune périodicité, aucune logique, aucun ordre.

je l’aurais volontiers avoué maintenant, je le suivais sans raison et sans retenue. Il avançait seul, martelant le bitume parisien de son pas lourd, centimètre par centimètre. Entre ruelles et boulevards, il avançait avec un but.

J’étais maintenant loin de chez moi. Je ne reconnaissais plus le quartier. Où allait cet homme boiteux qui m’entrainait loin de mes repères ? Soudain, il ralentit. Il s’arrêta net pour contempler une devanture. Gagné, il avait bien une cravate. M’avait-il repéré ? Si c’était le cas, il n’en montra alors rien. Un chien sortit par la porte ouverte de la boutique pour venir réclamer une caresse. L’inconnu lui chatouilla le crâne, le museau pendant quelques minutes. Puis il reprit sa marche chaotique sur le boulevard, avant de s’engouffrer dans un immeuble haussmannien.

J’hésitais quelques instants avant de céder à la curiosité.

La porte du bâtiment A était ouverte. La gardienne était dans l’escalier, frottant la boule dorée qui ornait la rambarde de l’escalier. L’homme avait pris le minuscule ascenseur, pour s’arrêter au cinquième. Je saluais la femme en m’engageant dans l’escalier, dans une lente ascension.

Sur le palier, j’avais le choix entre deux portes. Un notaire et une société au nom évocateur. « Jeune à jamais ». Évocateur de quoi ? J’aurai sûrement parié que notre homme était notaire, mais la curiosité, encore elle, me conduisit à pousser l’autre porte.

Je m’avançais vers l’accueil.

« Est-ce la première fois que vous venez ? me demanda la femme derrière le comptoir.

— Oui, bredouillais-je.

— Dans ce cas, remplissez ce dossier. »

La femme tira une petite liasse de feuilles d’une sacoche, identique à celle de l’homme que j’avais suivi. Il était bien rentré dans ces bureaux.

Je m’asseyais dans un des fauteuils qu’elle me désignait pour remplir une liste interminable de formulaires. Adresse, date, lieu de naissance. J’attaquais ensuite une partie sur ma santé, mes allergies et mes antécédents médicaux. Le dernier document était une décharge. Je reconnaissais être conscient des risques encourus pour ma santé si je ne respectais pas à la lettre les conseils de la société « Jeune à jamais ». Je voulais en savoir plus. Je signais le document.

Un instant après, la porte d’un bureau s’ouvrit. L’homme que j’avais suivi me sourit et m’invita à entrer dans son cabinet d’un geste de la main.

Le bureau était vaste, la décoration chargée. À ma droite, un ours empaillé, dressé sur ses pattes arrière me menaçait. À gauche, un chien, naturalisé lui aussi, était sagement assis. Il était de la même race que le chien de la boutique en bas.

Des portraits de jeunes gens, épaules nues, habillaient les murs de la pièce. En face de moi, un énorme miroir me renvoyait mon image.

Je m’asseyais et attendis. Il fit le tour de son bureau pour s’y installer. Sa démarche était maintenant fluide.

« Vous avez bien de fait de faire appel à nous, Monsieur… Marchant, dit-il en jetant un œil sur mon dossier. Vous avez encore une belle jeunesse à conserver. C’est le bon moment pour intervenir. »

Il vérifiait en silence que le dossier était bien rempli.

« En quoi cela va-t-il consister ? Demandais-je ».

Ma voix résonnait dans la grande pièce.

« C’est très simple, me dit-il. Je vais vous faire une première injection aujourd’hui. Il vous suffit ensuite de prendre deux fois par jour notre traitement. Ce sont des ampoules, et le goût n’est pas mauvais, dit-il en souriant à nouveau. »

Il s’était levé en tirant le petit chariot dans le coin de la pièce.

« Relevez votre manche, dit-il d’une voix calme, mais ferme, en stérilisant ses instruments »

J’obéissais.

En quelques instants, il m’injecta une dose de son produit miracle. En se rasseyant, il sortit une pile de boites de son tiroir.

« Voilà votre traitement, me dit-il, vous en avez pour un mois. Vous allez être très fatigué aujourd’hui, mais demain ce sera la pleine forme. Vous me réglez par carte ?, conclut-il la discussion. »

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Un moment plus tard, je me retrouvais en bas sur le boulevard. Un peu nauséeux, je décidais d’appeler le bureau pour me porter pâle.

J’étais effectivement épuisé. Je me trainais jusque chez moi, pour dormir une bonne partie de la journée. Repas léger le soir. Deux épisodes de série. J’avalais ensuite une nouvelle dose de médicament. Je terminais cette journée par un sommeil profond, dans une nuit sans rêve.

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Au réveil, le lendemain, j’avais une forme incroyable. Je me sentais léger, libre comme jamais. Douché, rasé de frais, je partis au boulot en avance. Le soleil brillait, j’avais tout mon temps.

Sur le chemin, je croisais un homme à la démarche étrange. Je ne sais pas si c’est cette incongruité qui m’a poussé à le suivre. Dans sa sacoche, on pouvait, en y prêtant attention, apercevoir un gros document. Un contrat. J’aurais juré que l’homme était notaire, mais le diable était dans les détails.