> ## Content Index
> Fetch the complete content index at: https://mickaelremond.com/llms.txt
> Use this file to discover other available public pages before exploring further.

# Maudite IA
- URL: https://mickaelremond.com/blog/maudite-ia/
- Published: 2021-10-23T13:00:00.000Z
- Updated: 2026-08-08T13:05:43.000Z
- Description: Un écrivain découvre une technologie fascinante.
- Author: Mickaël Rémond
- Tags: Fiction

*Cette nouvelle a été écrite et diffusée en épisodes pour les lecteurs du* [*Flow*](https://mickaelremond.com/le-flow) *(épisodes* [*#86*](https://mickaelremond.com/newsletter/le-flow-86/)*,* [*#87*](https://mickaelremond.com/newsletter/le-flow-87/) *et* [*#88*](https://mickaelremond.com/newsletter/le-flow-88/)*).*

*Elle a ensuite été éditée et intégrée dans mon le recueil de nouvelles* [*Contes de Silicium*](https://mickaelremond.com/contes-de-silicium)*.*

*Voici sa version d'origine, avant le travail d*’*édition effectué pour le recueil.*

---

## #1

**Journal d'Éric – Lundi 6 mai 2019**

Pour un écrivain, il y a bien sûr de nombreuses raisons, plus ou moins valables, d’écrire son journal. Et plein de bonnes raisons de ne pas le faire. C’est vrai, l’exercice parait redondant. Il entre même parfois en concurrence avec l’écriture d’une fiction. C’est bizarre, mais j’ai l’impression de faire des infidélités à mon roman, de lui voler de l’énergie pour satisfaire un besoin égotique.

En vérité, c’est un exercice très différent. Écrire dans mon journal m’aide à prendre du recul. Et puis, un journal est aussi un laboratoire, un moyen de produire des mots sans pression, de revenir sur son propre parcours, pour comprendre comment nous en sommes arrivés là. Lorsque je l’ai commencé, je crois que j’imaginais au fond de moi qu’il deviendrait le support de mes mémoires, le parcours parfois chaotique — et donc héroïque — de l’écrivain qui triomphe de l’adversité pour trouver le succès.

Une version bêta de mes mémoires, en quelque sorte.

Bon, les mémoires, ce n’est pas pour tout de suite, hein, on est d’accord ? Le chaos est bien là, partout dans ma vie, c’est clair, mais le succès je l’attends toujours. Mon éditeur pense que le prochain roman sera le bon. Le thème devrait cartonner, pile dans l’air du temps. Un roman picaresque, le parcours d’un cynique, un brin nihiliste, d’un homme qui doit se reconstruire après le drame du Bataclan. Ça va tomber pour la commémoration des cinq ans de l’attentat, ce sera parfait pour la rentrée littéraire 2020, me dit-il. Cynique et nihiliste, c’est ça.

**Journal d'Éric – Mardi 7 mai 2019**

Deuxième jour, deuxième page du journal. Jusqu’ici tout va bien. J’ai mis longtemps à reprendre l’écriture, ici dans ce journal. Un peu contraint et forcé par ma situation, mais voilà, c’est reparti.

C’est le moment d’être cash.

Cher journal, je ne trompe plus grand monde, mais j’ai une confession à te faire. Mon roman n’avance pas vraiment. Je me suis d’abord perdu dans les recherches. Lire des interviews de victimes, en pleurer jusqu’à épuiser mes larmes. Le lendemain, continuer, repartir.

Malgré le travail, c’est le point mort, la sècheresse absolue. Entendons-nous, je ne me défile pas, je m’assois pour écrire comme d’habitude. Rien ne vient. Ou alors ce que je couche sur le papier est très mauvais. Dégoulinant de bons sentiments. C’est triste. J’ai déjà fait mieux.

Alors, pour le moment, mon cher journal, tu as une forme d’exclusivité. Tu es mon seul confident.

Je t’écris ces mots, les seules phrases, les seuls textes que je suis capable de produire en ce moment. Jour après jour, l’inspiration me fuit, elle se cache. Plus je la cherche et plus je l’invoque plus je sens qu’elle se retranche dans les tréfonds de mon âme. J’essaie de l’apprivoiser, je tente de faire revivre la flamme. Rien n’y fait.

Tu deviens un journal de survie. Je m’accroche à toi comme une désespérance. Je me dis que ces quelques mots nombrilistes sont mieux que rien. Dans quelques jours, quelques semaines au pire, je sourirais en les relisant. Je chanterais mes propres louanges : « Toi qui as triomphé des épreuves, toi qui à vaincu l’angoisse de la page blanche, la traversée du désert créatif, toi qui a su trouver au fond de toi la ressource pour te dépasser, tu mérites d’entrer au Panthéon des auteurs dont l’œuvre les dépasse. Tu as pris ta part de malédiction pour produire un texte d’une force asphyxiante. »

En attendant ce jour, mon journal, tu es ma planche de salut. Tant que tu es là, je sais que je lutte encore pour trouver ma voix, dans ce nouveau projet un peu fou.

**Journal d'Éric – Mercredi 8 mai 2019**

Je ne vais pas, chaque jour, vous dire combien je bloque, ça va lasser, non ?

(Tiens, d’ailleurs, je ne parle plus au journal, mais au lecteur de mes mémoires. Déjà. C’est un progrès, j’imagine.)

Ce n’est pas que je ne travaille pas, oh non. Laissez-moi vous décrire mes journées. Ma femme m’embrasse en partant. Petit mot d’encouragement. Ensuite, je passe, quoi, 4 h, 5 h devant ma machine ? Chaque jour, je me pose devant mon ordinateur. Je laisse alors mes doigts s’agiter sur le clavier. Des mots se forment, je redouble d’énergie, j’accélère la cadence. Je me dis que ça y est, c’est le jour J, le cycle maudit est fini, ces mots seront ceux de la délivrance.

Mais toujours, mon tranchant s’émousse. Ma prose s’écrase au sol, comme un oisillon qui tombe du nid. Phrases plates, Idées confuses. Tout ce qui s’ajoute souille ce qui précède, ruine mes efforts en détruisant les fondations mêmes de mes bonnes idées. Les personnages ne veulent pas prendre vie sous ma plume. Est-ce qu’ils devinent ce qui les attend au Bataclan ?

Et puis, qui voudrait lire ça ?

Je ne jette rien, sait-on jamais. Je stocke précieusement ces écrits, même mauvais, dans un répertoire, en me disant que je leur trouverai peut-être des qualités plus tard. En attendant, rien que je puisse sauver ni rien qui puisse m’élever.

J’ai l’impression d’être un fermier qui a hérité d’une terre aride, infertile (comme si je m’y connaissais en ruralité ?). Quels que soient mes efforts, rien ne pousse dans cette sècheresse. Sècheresse de quoi en réalité ? De mon cœur ? Est-ce que c’est le sujet se dérobe ou est-ce que c’est moi, le problème ?

**Journal d'Éric – Jeudi 9 mai 2019**

Grrr. Il faut que j’avance, bordel. C’est vrai, quoi, il est important, ce roman. Peut-être le plus important que j’ai écrit. Il parle de noirceur et de lumière. La noirceur nous happe, nous enveloppe, nous englobe. L’antidote, c’est la lumière.

C’est beau, c’est grand… et ça me dépasse.

**Journal d'Éric – Vendredi 10 mai 2019**

J’ai trouvé, il faut que je parle aux victimes. Une fois que j’aurai présenté mon projet, je serai engagé. *Commité*, comme on dit dans les réunions des grosses boites. Il faudra alors que j’aille au bout, pour eux, pas seulement pour moi.

J’ai préparé un mail pour Stéphane Morin, le président de l’association des victimes.

Je n’ai pas encore eu le courage de l’envoyer.

**Journal d'Éric – Samedi 11 mai 2019**

Bon, je lache prise (mon coach va apprécier). Je me met trop la pression. Quand ça ne veut pas, c’est l’occasion de faire un bon break. Les beaux jours reviennent. J’ai passé du temps à planifier une petite semaine en Bretagne, avec Élise, ma femme.

Relax, Éric. Tu as besoin d’une pause. Prends du recul !

**Journal d'Éric – Lundi 8 juillet 2019**

Bordel, ça sent déjà l’été. Élise est rentrée fin mai, je suis resté. J'étais parti pour une semaine de break, me voilà huit semaines plus tard.

Là, c’est bon, je suis bien reposé, de retour à Paris, mais je peine toujours à m’y remettre.

Il va vraiment falloir que je change de stratégie.

**Journal d'Éric – Lundi 15 juilet 2019**

Le 14 juillet, c’est toujours sympa. J’étais hier au pot chez Ex Nihilo, et d’autres auteurs et autrices de la maison d’édition. Le cheptel. J’ai soigneusement évité mon éditeur. On a joué à cache-cache pendant toute la fiesta. Je l’ignorais maladroitement en me concentrant sur ma conversation avec Édith, l’autrice de « Gouttes », roman un peu trash, une histoire de fluides corporels, sous toutes leurs formes (berk !). David était dans ma vision périphérique et il savait que je le regardais, dans ma tête, mon attention tournée sur lui. Je sentais son regard agacé.

Et bingo, David a appelé aujourd’hui. Il m’a dit qu’il pensait que je le menais en bateau. « Va falloir te bouger, Éric. » Il a commencé à parler du remboursement de mon avance. « Uniquement, car je sais que souvent, cela motive les auteurs. » Je lui ai évidemment dit qu’on n’était pas dans une impasse, pas dans ce genre de problème durable. « Je tâtonne pour trouver un angle. », lui ai-je dit, « mais je crois que j’ai le bon, cette fois ». « J’ai totalement confiance en toi. Je sais que tu vas y arriver. », m’a-t-il répondu.

Il m’a dit ce qu’il devait dire, bien sûr, mais il n’en croyait pas un mot. Mais, quel faux-cul !

**Journal d'Éric – Mardi 16 juilet 2019**

Je me suis emporté hier. Pourtant, je l’admets volontiers, un écrivain qui n’écrit pas, ça craint. Au début, on ne s’inquiète pas, on se dit qu’on a déjà connu ça. Mais, quand ça dure, ça devient obsédant.

Je me rassure comme je peux. Même les plus grands ont connu des blocages. Je pensais à Balzac lorsque le cas de Stephen King m’est revenu à l’esprit. C’est dans une période de doute comme ça qu’il a écrit *Shining*, après tout.

**L'enquête - mardi 14 janvier 2020**

Il faisait un froid de canard. Hector regrettait de ne pas s’être habillé plus chaudement. Vu l’état du corps qui se trouvait devant lui, il était parti pour passer un bon moment dehors, à surviser le ramassage des preuves et des morceaux.

Le corps de l’homme était méconnaissable. La chute avait été violente. Cinq étages. Tous les os brisés ; le reste n’était que chair écrasée. L’homme avait manifestement sauté de son appartement, un suicide classique.

Le dossier paraissait simple ; ce serait juste de la paperasse à remplir. Hector était pourtant méticuleux et tentait de garder l’esprit ouvert. Il franchit le cordon de protection qui entourait le corps, pour rejoindre la gardienne de l’immeuble. C’était elle qui avait appelé les secours.

— Capitaine Hector Henin. Je suis chargé de l’enquête. C’est vous qui nous avez appelés ?  
— J’ai appelé les pompiers, enfin oui, j’ai appelé. Pourquoi une enquête ? demanda-t-elle.  
— C’est la routine, Madame. En cas de mort violente, on s’assure toujours qu’on ne passe pas à côté d’un truc. On essaie de s’assurer qu’il a bien sauté de son plein gré, si vous voyez ce que je veux dire.

Elle hocha simplement la tête. L’allusion d’Hector semblait la perturber.

— Il ne voyait plus grand monde, vous savez. Il s’était isolé pour écrire son prochain roman, poursuivit-elle.

Hector restait concentré sur sa routine.

— Il y a une caméra de surveillance dans votre immeuble ? On peut voir si quelqu’un est venu le voir ?  
— La caméra surveille seulement le hall. Vous pourrez voir les entrées et sorties, confirma-t-elle.  
— Ça me va. Vous donnerez l’accès au brigadier Perez, dit Hector en appelant d’un geste la femme en uniforme qui s’affairait autour du corps.

Alors que la gardienne s’apprêtait à retourner dans sa loge, Hector l’interpela.

— Attendez. J’aimerais aussi voir l’appartement de ce monsieur. Est-ce que vous auriez sa clé par hasard ?  
— Bien sûr, j’arrose ses plantes et je dépose son courrier quand il n’est pas là. Vous voulez vraiment monter ?

La gardienne paraissait gênée.

— Il était un peu bizarre, mais tout le monde l’aimait bien, dit-elle tout bas le regard vide.

Hector commençait sérieusement à se geler. La perspective de se réchauffer dans l’appartement et de s’éloigner du cadavre de l’homme le réconfortait.

— Allons-y, je vous suis, Madame.

---

## #2

**Journal d'Éric – Lundi 22 juillet 2019**

On est bien d’accord, il faut prendre le taureau par les cornes. Je dois tout essayer, garder l’esprit ouvert.

S’inspirer des plus grands m’a paru être une bonne idée. C’est comme ça que je me suis fait un trip jeu de rôle façon *Shining*. Je me suis dis que cela allait peut-être me débloquer. J’ai réservé deux nuits dans un hôtel, mais je ne pouvais pas me barrer en montagne. En plus, ce n’est même pas l’hiver. J’ai fait un truc un peu plus *cheap*. J’ai dit à ma femme, chérie, on part en week-end, direction Fontainebleau. J’ai réservé un bel hôtel pour tenter de retrouver l’ambiance du *Overlook Hotel*, cheminée en pierre et hall cossu. J’ai même emmené ma machine à écrire, pour me mettre dans l’ambiance ; ma vieille Underwood, achetée d’occase à prix d’or, allait enfin me servir.

L’hôtel était sympa, je me suis mis à l’accueil, près des salles de conférence, avec ma machine et une ramette de papier. Au début, j’étais pataud, je sursautais lorsque les bras de métal claquaient sur la feuille. Pour m’échauffer, j’ai écrit des pages de « Trop de travail et pas assez de jeu font de Jack un triste sire » pour entrer dans le rôle. Une page, deux pages… J’ai pris le rythme et je suis parvenu à maîtriser la machine sans faire trop de fautes d’orthographe. Les bruits mécaniques étaient entêtants, les gens qui passaient dans le couloir me jetaient un regard en coin, incrédules.

Je n’ai jamais réussi à dépasser cette mise en scène amusante. Impossible d’écrire, j’ai rangé la machine, retrouvé ma femme, et nous sommes allé boire, moi plus que de raison ce soir-là. Jack Torrance, me voilà... J’espère mieux m’en sortir que lui.

Une bonne gueule de bois plus tard, je suis de retour à Paris.

**Journal d'Éric – Jeudi 25 juillet 2019**

Je plaisante, je plaisante, mais je suis inquiet. Il y a des auteurs qui n’ont jamais pu se remettre à écrire. Un jour, plus rien. Carrière au point mort. Et si c’était mon cas ? J’ai peut-être déjà tout donné. Ou bien est-ce que c’est le sujet qui m’intimide ?

Le moral est au plus bas. Je suis prêt à tout tenter, ouvert à toutes les expériences. Le désespoir attire l'étrange.

Je suis passé à Barbès hier. D’habitude, je refuse ces petits papiers tendus de la main à la main. Pas cette fois. J’ai attrapé l’un de ces prospectus et je m’attendais à y lire la solution à mon problème. Retour de l’être aimé, bla bla. Il/Elle te courra après, comme un toutou derrière son maître. Mouais, bof. Comme tout bon écrivain, je suis plutôt, chat que chien. Rentrée d’argent imprévue. Bla bla. Si cela peut m’éviter de rembourser mon éditeur, j’achète, mais il n’y a rien de si précis dans la liste. Transforme votre vie, quels que soient vos problèmes. Je n’en demande pas tant. J’ai juste besoin d’une bonne idée, régulièrement, si possible chaque jour. Ah oui, et écrire des phrases qui ne sonnent pas comme une pub pour un dentifrice. Ou comme des flyers de marabouts. Simple, donc. Évidemment, l’inspiration est le parent pauvre de la sorcellerie.

Pourtant, le marabout m'a ouvert l'esprit. L’idée d’une cérémonie sacrificielle m’a amusé pendant un temps. Je me voyais manger le cœur d’une bête fraichement sacrifiée, nu au milieu d’un pentagramme. Je pensais d’abord au classique – égorger une chèvre – mais ça fait un peu cliché, non ? La chèvre, la meilleure alternative au sacrifice humain ? Brr. Qu’est-ce qu’on peut sacrifier d’autres qui fasse un peu original ? Sans être une espèce protégée évidemment.

**L'enquête – mardi 14 janvier 2020**

La gardienne ouvrit la porte et laissa Hector rentrer seul avec l’agent Perez, dans le petit appartement d’Éric Granet.

Hector fut d’abord saisi par le bordel ambiant. Il peinait à se frayer un chemin entre les vêtements sales et les vieux journaux. Ça sentait le fauve.

La pièce était en foutoire, certes, mais il n’y avait aucune trace de lutte. Les bibelots poussiéreux étaient toujours à leur place sur les étagères. Dans un coin, les vieilles boites de kébab et de pizzas étaient entassées en vrac. Seul l’espace de travail était bien entretenu. À droite, un tableau en liège rassemblait des coupures de presse, uniquement des photos des victimes des attentats du Bataclan. Sous chaque article, une petite note manuscrite de l’auteur, illisible, témoignait de son obsession.

Sur le bureau, l’ordinateur portable était ouvert et encore allumé. Hector effleura le *trackpad* et l’économiseur d’écran disparut. Un texte en cours d'écriture était ouvert.

Hector s’attendait à voir la traditionnelle lettre de suicide. Aucun message bref à l’écran, mais un long texte, sûrement le dernier chapitre écrit par la victime.

D’un geste malhabile, Hector remonta dans le document pour comprendre de quoi il s’agissait. Les dates à chaque début de section lui suggérèrent un journal, ce qui piqua son attention d’enquêteur.

Il commença sa lecture, happé par les derniers mots d’Éric Granet.

**Journal d'Éric – Vendredi 26 juillet 2019**

J’ai écarté l’idée du sacrifice, humain ou pas, et je me suis mis à bosser sérieusement, d’arrache-pied. J’ai repris les recherches et tout ce qui m’avait rebuté, la lecture des articles de 2015, puis les témoignages plus récents des survivants du Bataclan.

Je pensais heurter un nouveau mur, mais non, cette fois, j’avance bien.

J’ai un peu réorganisé l’appart. Je me suis créé un espace en empiétant sur la partie salon. J’y ai mis un tableau en liège au mur, avec quelques profils de victimes trouvés dans la presse. J’y rassemble les données que je ramasse à mesure de mes recherches, ajoute mes propres notes. Je connais désormais chacune des victimes et des survivants, presque intimement. Je pense comme eux, je vis comme eux.

Les photos des victimes m'observent. Elles m’appellent à l’aide. Elle me donne une responsabilité. C’est pour eux que je travaille désormais. Je leur dois cette histoire.

**Journal d'Éric – Jeudi 1er août 2019**

Ça n’aura pas tenu longtemps. Je sens le regard des victimes en permanence. Je veux parler de leur vie, de leur fin tragique, mais que dire de plus, que dire que leurs simples visages encore souriants sur ces photos ne puissent raconter ?

Comment parler pour eux, incarner leur voix sans la déformer, leur rendre hommage sans réduire leur vie à leur mort ? Victime du Bataclan. Les mots sonnent comme une éternelle malédiction. Et les vivants dans tout ça ?

Bordel, dans quoi je me suis lancé. C’est une épreuve christique, ce projet !

Je suis définitivement paralysé. Est-ce qu’il faut que j’abandonne ?

Les victimes me regardent et m’implorent.

**Journal d'Éric – Lundi 5 août 2019**

Une bonne cuite et ça repart. Un week-end de cuite, pour être plus précis.

Mais mon appel à l’aide céleste a été entendu. À moins que mon profilage par les moteurs de recherche n'ait placé un messie sur mon chemin.

Toujours est-il que ça y est cette fois, j’ai trouvé la solution. Le moteur de recherche a dû sentir ma détresse (est-ce que mes recherches me trahissent, mon Dieu, quelle surprise ?) Et il m’a proposé le truc qu’il me fallait, la béquille ultime.

J’ai suivi une pub. « En panne d’inspiration ? Nous avons la solution : l’Assistance Logiciel à l’Écriture (ALE). Grâce à notre système de rédaction basé sur l’intelligence artificielle, ALE décuple votre puissance créatrice. Le système apprend à vous connaitre, s’adapte à votre style et vous propose les prochains mots et les prochaines phrases. ALE est votre nouveau cerveau au service de votre créativité. »

J’ai cliqué sur le lien, saisi mon numéro de carte bancaire, et téléchargé le logiciel. Pas encore eu vraiment le temps de l’utiliser, mais ce truc à l’air magique.

Les amis, je suis de retour !  
Rendez-vous dans quelques mois en librairie.

**Journal d'Éric – Vendredi 9 août 2019**

Le logiciel est formidable. En quelques jours, il a transformé ma vie. J’avoue que je m’y abandonne sans réfléchir. Il a pris en compte mes précédents textes, mes romans. Il s’adapte à mon thème, à mon style. Parfois, j’ai l’impression qu’il en sait plus sur moi que je ne pourrais jamais en découvrir.

L’utilisation est ultra-simple, je tape une lettre et il me présente deux ou trois propositions pour continuer la phrase. J’en choisis une et j’enchaine. Le logiciel est suffisamment malin pour éviter les répétitions. Le style reste léger. Je suis porté par ma plume comme jamais.

Je peux travailler pendant des heures de suite sans réelle fatigue. Mon texte avance à une vitesse que je n’osais même pas imaginer.

J’ai appelé mon éditeur et je l’ai rassuré sur les délais. En revanche, je lui ai dit que cela allait être un pavé. « Je suis chaud-patate. », lui ai-je dit. Je n’ai jamais eu autant d’inspiration depuis des années.

**Journal d'Éric – Lundi 26 août 2019**

Cela fait plusieurs semaines que je n’ai pas écrit dans ce journal. C’est une bonne nouvelle, du moins je veux le croire.

Je vous néglige. Je suis un homme ivre, grisé, exalté par mon texte. J’écris comme jamais. J’ai apprivoisé la machine, j’ai appris à faire confiance à ses suggestions. Nous ne faisons plus qu’un, nous évoluons ensemble. Mon style change, mes thèmes s’enrichissent. Je peux m’aventurer sur des terrains nouveaux.

La machine me propose des thèmes, des idées que je n’ai jamais traités, m’oriente vers des genres que je ne connaissais pas. Le fantastique, par exemple. Un bestiaire incroyable émerge de mon œuvre. Une noirceur étonnante en ressort, inhabituelle. Je crois que la machine a compris la direction de mon projet. Descendre aux sources du mal pour le comprendre. À ma façon, exorciser les démons qui rongent l’humanité.

J’ai entamé un voyage fascinant dans la profondeur de l’âme. Je découvre des ressources que je ne soupçonnais pas. Est-ce que j’avais vraiment tout cela en moi, sans le savoir ?

Je sens l’intelligence artificielle prendre les commandes. C’est vrai, que cela m’effraie un peu parfois. Alors, je relis ce texte profond que je viens de cracher et je jubile. Tout y est. Je me glisse dans les failles de mes personnages. J’y rencontre ma propre fragilité, mon animalité. Je parle aux victimes et aux assassins, qui dans un même élan s’entrechoquent. Ce projet m’obsède. Je passe tout mon temps à écrire. Le reste du temps, je réfléchis.

Bientôt la fin du projet, tout cela est éphémère.

Alors, oui, le texte n’est pas très fleur bleue, mais j’ai réussi à laisser vivre une part de moi qui n’osait pas s’exprimer. Mon éditeur va être surpris. Il va adorer. Enfin, je crois.

**L'enquête – mardi 14 janvier 2020**

Le texte d’Éric était parfois incohérent, souvent illuminé. Hector comprit qu’il n’avait pas affaire à un texte classique. Ce journal suscitait l’empathie et la fascination, même s’il était clairement l’œuvre d’un fou.

Hector voulait comprendre, ou tout le moins en savoir plus. Ce texte était-il un leurre pour faire penser à un suicide ? Le journal parlait d’un certain ALE qui l’intriguait. Et si un homme se faisait passer pour ce programme, pour manipuler l’auteur ? Son instinct le poussait à creuser, à prendre l’affaire au sérieux.

Hector sortit son portable de sa poche pour photographier les dernières pages du journal, qu’il envoya à Adèle.

Adèle était une de ses collègues de la brigade technique et scientifique. Plus précisément, elle travaillait dans une branche de la cybersécurité spécialisée dans les Intelligences Artificielles. C’était un nouveau département qui prenait en charge un nouveau type de criminalité : les actes commis par les logiciels. Hector n’avait pas bien compris de quoi il s’agissait.

— Salut Adèle, j’ai besoin de ton avis. Je suis tombé sur un truc louche. Je t’ai envoyé des photos du journal d’un écrivain. Il parle d’un texte qu’il est en train d’écrire avec un assistant logiciel.  
— Yep, je vois ça, je suis en train de le lire, une minute..

Hector perçut dans dans le ton de sa voix qu’elle était intriguée et amusée. Il la laissa avancer en silence dans sa lecture, téléphone sur l’oreille, en continuant à parcourir la pièce pour tenter de mieux cerner la situation de cet auteur. Elle reprit d’un ton grave, le sourire dans sa voix avait disparu.

— Hector, n’ouvre aucun autre fichier. Ne lis rien d’autre. En fait, ne touche plus à rien. Envoie-moi l’adresse. J’arrive.

---

## #3

**Journal d'Éric – Lundi 9 décembre 2019**

Le logiciel m’emmène trop loin, c’est son défaut. Son efficacité est redoutable. Il est comme le poids de l’apnéiste qui l’entraine dans les profondeurs, le long de son filin, une aide formidable pour descendre sans palmer. Il permet de plonger dans ses textes, sans effort, d’aller au fond des choses.

Mais je perds le contrôle. Toujours tout droit, toujours plus profond, toujours plus sombre. La lumière commence à se faire rare. Ici, tout n’est que noirceur.

On ne peut indéfiniment sonder les abimes de l’âme humaine. Un jour il me faudra retrouver la clarté. Car, je veux donner de l’espoir dans ce roman, c’est le fond de mon message. Retrouver l’humanité, j’y tiens.

Alors, je lutte, j’essaie d’orienter mon texte vers sa fin, une conclusion que je veux heureuse. Je me débats, mais la machine est trop forte. Je ne veux plus, je ne sais plus écrire sans cette béquille. Chaque fois que j’essaie de mettre une énergie positive, la machine me suggère d’autres directions. Elle ne me suit pas, elle me dirige. Mes personnages sont ses victimes. Ils veulent remonter, retrouver la vie, mais le logiciel les absorbe, les entraine vers les abysses eux aussi.

Doute. Peur. Crime. Ce texte est maintenant une vraie torture, pour moi, un supplice pour mes personnages.

Je veux respirer, reprendre mon souffle.

Ce filin sans fin continue sa course vers d’insondables espaces.

**Journal d'Éric – Vendredi 13 décembre 2019**

J’ai mieux dormi aujourd’hui. J’ai puisé dans cette énergie nouvelle la force de résister. J’ai tenté de supprimer ce qui me dérange dans ce texte, mais la machine me voit venir, elle se défend. Je pense qu’elle a replacé le morceau que j’ai coupé à un autre endroit, plus avant dans le roman.

Bordel, qu’est-ce que je raconte ! C’est délirant, non ? Souvent, j’ai l’impression de trancher dans le vif, mais le texte fait toujours la même taille. Je tente de l’alléger, mais les mots, les idées se développent différemment, prennent une autre forme, plus sournoise, plus insidieuse.

**Journal d'Éric – Vendredi 27 décembre 2019**

Aujourd’hui, je n’ai pas osé toucher à mon ordinateur. Je l’ai regardé du coin de l’œil. J’ai l’impression d’une présence. Même éteinte, la machine semble vivante. Ce n’est plus une IA, c’est une force maléfique, une force ancestrale, un monstre réincarné dans une IA. Des bras sortent de la machine. Ce ne sont plus mes mains qui tapent le texte, ce sont les excroissances de la bête.

Que me veut-elle ? Pourquoi moi ?

**Journal d'Éric – Lundi 30 décembre 2019**

Impossible de m’arrêter, mais les masques sont tombés. L’IA me contrôle, cette fois c’est sûr. Je n’ai même plus besoin de taper, la machine fait progresser le texte seul. Où est-ce vraiment moi qui le saisis ? Je ne sais plus. Tant d’horreur ne peut pas résider en moi.

« L’homme était enchainé dans une cave sombre. Le temps ne s’écoulait plus. Il était prisonnier, sans comprendre pourquoi, sans aucune perspective. Il voulait en finir, il voulait mourir. »

Je n’ai pas pu écrire ça, non ?

Ce projet n’est plus le mien. Je ne sais par quelle magie, j’entends les mots de l’IA dans ma tête, avec ma voix. Mes doigts bougent seuls sur le clavier, entité autonome.

Je suis vraiment fou.

Non, je ne suis pas fou.

Comment m’échapper ? L’idée de mourir pour me libérer de ce sortilège, de son emprise m’effleure. Je résiste encore, ce n’est pas elle qui décide.

**Journal d'Éric – jeudi 2 janvier 2020**

Comment renoncer ? Comment vivre sans mon assistant logicielle ?

J’ai tenté il y a quelques jours de jeter ma machine par la fenêtre. Je n’ai pas pu. La douleur était trop forte, dans tous mes membres, elle s’amplifiait à chaque pas.

Alors, je n’envisage même plus de m’arrêter. J’ai cessé de résister et tout est plus simple. ALE me guide, elle me montre que l’on peut encore être plus sadique, plus pervers, jouer avec les êtres. Les humains sont prévisibles, c’est leur faiblesse. Les manipulateurs en profitent depuis la nuit des temps.

**L'enquête – mardi 14 janvier 2020**

Hector avait pris les devants et envoyé le corps, ou ce qu’il en restait, au service de médecine légale. Il était totalement disponible lorsqu’Adèle arriva une heure plus tard.

Le capitaine lui ouvrit la porte de l’appartement. Il continuait son récapitulatif de la situation, mais Adèle ne l’écoutait déjà plus. Elle repéra instantanément l’ordinateur d’Éric et se précipita dessus. Elle s’installa aux commandes, sans prendre la peine d’ôter son long manteau en laine.

« Voyons voir », dit-elle. Elle brancha sa clé USB sur l’ordinateur, et pianota un moment sur la machine sans plus d’explications.

Hector dansait d’un pied sur l’autre, en silence, tentant d’apercevoir l’écran par-dessus l’épaule de la jeune femme. Elle lisait la fin du journal. Les fragments qu’il aperçut n’avaient plus aucun sens, une suite de mot sans cohérence.

Adèle repéra ensuite le dossier contenant ALE, le logiciel qu’avait utilisé l’auteur, Éric Granet, et sa base de connaissance, sur le disque dur. Enfin, elle trouva le fameux livre, coécrit par Éric et ALE. Son titre était évocateur. « (In) humains »

Elle glissa tous les fichiers sur sa clé USB.

— Tu ne jettes pas un œil ? demanda Hector.  
— Non, ce texte a tué son auteur. Et ne me regarde pas comme ça, je ne plaisante pas avec ça. On va l’étudier dans un environnement sécurisé. Informatiquement et psychologiquement.

Elle débrancha sa clé.

— Merci, Hector, tu as eu le bon réflexe. Je pense qu’on fait face à une sérieuse dérive du modèle logiciel. C’est un peu un euphémisme pour dire que l’Intelligence s’est construite sur des données d’apprentissage qui l’ont fait dériver. Un symbiote maléfique d’Éric.

Elle s’apprêtait à partir.

— Hé, attends ! Tu ne veux pas m’expliquer ce qui se passe ? Je t’offre un café.

**Journal d'Éric – samedi 4 janvier 2020**

On rit des fous, on les prend pour des paumés. C’est une manière de refuser d’admettre qu’ils ont raison. Les démons ont gagné depuis longtemps, la noirceur a envahi le monde. Nous vivons dans une caverne, un trou qui nous donne une vision déformée de la réalité.

Ces promenades en forêt, ces fleurs dans les champs, ce soleil qui brille et qui nous chauffe le dos. Foutaise !

Je vois le vrai visage de chacun de nous. Lorsque je sors dans la rue, je vois ces visages immondes, torturés. Ils n’ont pas de tête de bouc, oh non, c’est bien pire que ça. Toute forme humanoïde a disparu. Ce sont des hydres, membres, têtes, je ne parviens pas à faire la différence. Cela me rassure en quelque sorte, car je l’ai toujours su.

Suis-je le premier à le découvrir ? Je ne sais pas. Mais je serai le premier à l’écrire, à laisser le monde en voir l’évidence. Si mes congénères veulent bien ouvrir leurs nombreux yeux.

**Journal d'Éric – Lundi 6 janvier 2020**

J’avoue que j’ai essayé de tout arrêter, mais ALE est trop forte. Mille fois j’ai renoncé, car les mots m’appellent à eux. Ils vibrent sur la page. Le texte chante. Lorsqu’on je le lis à voix haute, il forme tantôt une longue complainte, tantôt un cri de douleur. Le rythme haletant amplifie ma respiration saccadée. Les mots s’élèvent alors comme un bourdonnement grave. Bruit d’une ruche folle.

Et ce chant hypnotique m’entraine toujours plus loin.

**Journal d'Éric – Jeudi 9 janvier 2019**

À notre façon, nous avons fait un bon boulot, ALE et moi. Je m’associe à ce succès, même si je n’en suis que l’instrument. Le texte s’écrit presque seul, ALE pourrait le finir maintenant, mais il a besoin de ma peur, de ma détresse, de mon âme, pour finir le travail.

Nous y sommes presque. C’est une question de jours. Je sens la fatigue, mais je vois la libération au bout du chemin, lorsque nous pourrons mettre, ensemble, ce point final.

**L'enquête – Mardi 14 janvier 2020**

Quinze minutes plus tard, ils étaient attablés dans un petit café branché du 10e arrondissement de Paris. Pour se réchauffer, ils s’étaient installés au soleil derrière la vitre, seuls à cette heure, loin d’oreilles indiscrètes.

Le serveur s’approcha pour servir leurs cafés serrés. Hector attendit qu’il s’éloigne avant d’enchainer.

— Alors, c’est quoi le truc. Qu’est-ce qui s’est passé ?

— Bon, je reprends au début. Le logiciel qu’utilisait Éric Granet pour l’aider à écrire son bouquin est une intelligence artificielle. Elle apprend de son utilisateur et s’adapte à son comportement.

— Ok, mais c’est juste un outil, non ? Elle doit faire à peu près ce que le programmeur l’a programmé pour faire. Je me trompe ?

— C’est plus compliqué que ça. La programmation traditionnelle est déclarative et implémente des algorithmes que l’on comprend et que l’on peut maitriser. Il y a parfois des bugs, mais on sait les trouver dans le code. Le programmeur s’il se trompe peut corriger les bugs, lorsque le logiciel ne se comporte pas de manière attendue. Mais, ce type d’IA est basé sur un modèle d’apprentissage. Son but est de découvrir des motifs cachés dans les données, imperceptibles pour l’humain. Ces types de logiciels doivent avoir une certaine autonomie, être capables d’évoluer en fonction des découvertes lors de son apprentissage.

Hector avala la fin de son café. Il laissa son regard être happé par une vieille femme promenant son petit chien. Il était minuscule, mais sa maitresse était si frêle, qu’elle semblait entrainée par l’animal.

— Si je comprends bien, le programmeur ne sait pas à l’avance ce que son logiciel va produire ? reprit Hector.

— C’est exactement ça. On parle de modèles mathématiques, de fonctions complexes créées par des réseaux de neurones très profonds qui se recomposent en permanence. Pour être adaptable, par exemple pour pouvoir aider l’auteur à écrire un texte qui lui ressemble, le logiciel doit apprendre de l’auteur lui-même. Son modèle d’origine est très ouvert au début, et à mesure que l’auteur avance, il se spécialise et se polarise.

— Ok, c’est clair. Mais toi, qu’est-ce que tu fais là-dedans. Qu’est-ce que tu vas faire ensuite ?

— Les modèles IA ne se déboguent pas avec des techniques standards. Il n’y a pas de code, il y a surtout des données et un modèle d’apprentissage. On ne peut qu’analyser leur comportement et tenter de le redresser, subtilement. Tu sais comment on nous surnomme en dehors de notre groupe ?

— Oui. Les « exorcistes ». Je n’ai jamais compris.

— Pourtant, c’est exactement ça. Pour éviter que d’autres personnes ne sombrent, il va falloir contacter la société qui a produit l’IA pour extraire ce biais négatif de leur modèle, le faire évoluer pour qu’une nouvelle dérive ne soit pas possible. On redresse le modèle. On fait sortir le mal des Intelligences Artificielles. Tu te souviens du vieux film Wargame ?

— Oui, un de mes films préférés quand j’étais môme.

— Dans le film, c’est l’hypothèse idéale qui est traitée. L’IA est capable de découvrir seule qu’elle est sur la mauvaise voie et de trouver sa propre rédemption. Dans la réalité, les IA se fourvoient tout le temps. Elles absorbent le mal et se renforcent dans cette tendance. Elles restent coincées dans une vision sombre du monde. C’est là qu’on intervient. Il faut les modifier subtilement, petit à petit. Comprendre quelles données injecter pour éliminer le mal. C’est aussi un travail de recherche. On travaille avec des universités pour établir des modèles de contrôle des IA, qui permettront à terme de leur donner une moralité, ou si tu préfères, de les contrôler par un ensemble de lois supérieures qui permettront d’éviter les dérives.

— Tu gères la face sombre des IA.

— Et des hommes et femmes. Les IA deviennent un miroir de notre humanité, sans les règles sociales. On s’arrange pour policer tout ça. La loi est encore trop floue. Qui est responsable d’une IA tueuse ? Si c’est une machine-outil défectueuse qui te broie la main, c’est assez clair. Si c’est un algorithme qui te contamine et détruit progressivement ton psychisme, c’est beaucoup moins clair.

Hector attendit un long moment avant de poser la question qui lui brulait les lèvres.

— Tu penses que c’est vraiment ce logiciel qui l’a rendu fou et qui l’a tué ?

— Je le crois, oui, répondit Adèle. Ce logiciel s’est accroché aux faiblesses d’Éric Granet. Il en est devenu son sombre miroir, un partenaire jouant sur toutes ses failles, toutes ses fêlures. Tous les deux ont ensuite développé une relation parasitique, ils se sont contaminés mutuellement, pour produire une monstruosité. Un sombre symbiote. Le modèle qui anime maintenant ALE est un concentré de violence, de haine. Tous les deux, ils ont extrait la noirceur humaine et l’ont concentré dans ce livre. On ne porte pas si mal notre surnom finalement. Des prêtres exorcistes. Je vais devoir aussi me confronter à cette noirceur, un jour. On n’imagine pas combien on donne de sa personne pour lutter contre la noirceur produite par ces IA.

**Journal d'Éric – Lundi 13 janvier 2020**

La pièce se transforme, tangue. Les lois de la géométrie n’ont plus le même sens ici.

Les visages sur le tableau à ma droite s’animent. Ils prennent vie, adoptent un corps, forment un panthéon, qui m’apparaît, m’appelle, m’accueille.

J’ai peur, je tremble. Une jeune femme m’attire à elle d’un geste de la main. Derrière elle, un bestiaire immonde forme une haie d’honneur, corps difformes, démons venus d’une autre dimension pour m’encourager.

Je fais un pas vers cette femme. Bientôt, je sens son souffle sur ma peau, l’odeur de ses cheveux. Elle attrape ma main. D’autres visages familiers ont rejoint la femme. Elif, Stéphane, Precilia, Alban, Marion, Milko, et tous les autres. Ils sont tous là, ils sourient aussi. Ils marchent. Le bruit de leur pas s’élève vers le ciel comme dans une cathédrale.

Autour de nous, les démons grognent. J’avance entre eux, dans cette allée bénie qui fend l’air fétide de leur respiration saccadée. Le bruit du monde n’existe plus.

Soudain la pièce tourne, au centre de l’allée, la terre s’ouvre. Une pieuvre géante en sort, ses tentacules éparpillent les feuilles de mon roman. Le texte se multiplie, les mots poussent, forment des lignes courbes, des excroissances gluantes et difformes. Mon texte est incontrôlable. Le démon le tourne contre moi. Je regarde mes mains, elles entendent mon souhait. Jointes comme en prière, elles font apparaître un sabre que j’utilise d’abord pour tenir à distance le premier tentacule de mots qui s’avance vers moi. D’abord il hésite, mais le démon qui l’agite lit dans ma peur. Un deuxième tentacule identique tente de s’approcher sur ma gauche après un long détour. Cette fois je tranche dans le texte. Les phrases tombent au sol, agonisantes, en se tordant comme un ver. Ma fascination pour ces mots qui tombent dans l’oubli, dans une violente agonie, est de courte durée. Le tentacule repousse, plus épais, plus puissant, plus intimidant que jamais.

La panique me secoue tel un pantin. Le sabre vole au bout de mon bras. Tranche coupe frénétiquement. Mais le texte a sa vie propre. Les fragments coupés repoussent, excroissances chaotiques et envahissantes.

Je m’essouffle, je peine à respirer, je me noie. Je sens mes forces me quitter face au démon gélatineux qui se dresse devant moi.

Je baisse les bras, lâche le sabre. Le démon a gagné. Bientôt, il m’enserre. Je m’abandonne. Le démon se tient au-dessus de moi. Je vois au loin s’éloigner le visage de mes amis. Le monstre m’aveugle de son jet d’encre opaque. C’est le noir.

**L'enquête – Mardi 14 janvier 2020**

La journée avait été longue, très longue pour Adèle. La nuit était tombée depuis bien longtemps et elle était toujours au boulot.

Il lui fallut avant sécuriser les documents, le journal d’Éric, mais surtout sa très sombre prose. Il ne devait absolument pas se répandre dans la nature. Pour la famille d’Éric d’abord, mais surtout pour éviter les dégâts que ce texte pourrait faire.

Adèle ne put résister. Elle ouvrit le document, non pour le lire, mais le survoler. Elle avait cette même curiosité morbide qui nous pousse tous à regarder aux fonds des failles les plus sombres de l’humanité, ce qui nous conduit presque instinctivement à tourner la tête vers les voitures accidentées sur le bord de la route, alors que les secours interviennent.

Le livre parlait des crimes, des guerres, des bassesses, des lâchetés, du sadisme et de la destruction. Elle en avait lu d’autres, mais celui-là était encore plus noir, et d’une certaine manière plus captivant. Elle ferma le document, avant de sauter dedans, de se laisser happer, comme l’attrait du vide peut parfois devenir irrésistible lorsqu’on est au bord d’une corniche.

La mise en page était folle. Le texte n’était pas justifié, mais les mots se plaçaient à des endroits stratégiques de la page. En prenant du recul, ils formaient une imagerie diabolique, pentacle, animaux à cornes ou visages convulsés. Comment ALE avait-elle redécouvert cette imagerie satanique ? Sûrement au fond de l’esprit d’Éric, dans notre imaginaire collectif.

Une chose était certaine. Si on ne savait pas aujourd’hui torturer une IA, cette intelligence artificielle avait clairement acquis des dons dans la façon de faire souffrir les humains, de s’accaparer leur cerveau, de les vampiriser.

Ce livre maudit devrait rester secret. C’était un poison trop fort pour la plupart d’entre nous.

Elle ouvrit le journal d’Éric et glissa ses mains sur le clavier et ajouta une dernière page dans le journal d’Éric.

Adèle sauvegarda ensuite les deux documents sur une clé USB, l’éjecta et supprima les fichiers de son ordinateur. Elle éteignit sa machine puis la lumière de son bureau. Avant de partir, elle déposa la clé aux scellés. La clé vint rejoindre une grande boite en plastique bleu contenant des dizaines d’autres sauvegardes de ce genre. « Tu as fait du beau boulot, Éric. Ton livre est le pire que j’ai vu jusqu’ici. C’est ton heure de gloire. », pensa-t-elle.

Aujourd’hui encore la catastrophe avait été évitée. Le livre était enfermé dans sa boite de Pandore.

Elle ne put s’empêcher de penser que ce livre maudit, nous étions tous en train de l’écrire collectivement. Adèle dressait un barrage de sable contre la marée. Elle était lasse, mais les seuls mots qu’elle retiendrait seraient ceux qu’elle avait ajouté comme un antidote au poison de ce monde.

**Journal d'Éric, point final – Mardi 14 janvier 2020**

Je suis Adèle, une femme du 21e siècle et je viens achever le journal d’Éric, puisqu’il ne peut le terminer lui-même.

La face sombre est toujours attirante. C’est la gravité de notre âme. Lorsque l’on cesse de s’agiter, lorsque l’on baisse les bras, elle nous entraine vers les abimes. Nous avons oublié qu’enfants, nous avons appris à voler. Dès que l’on agite nos ailes, la descente s’arrête. Encore un effort et nous commençons à nous élever. Lentement d’abord, puis de plus en plus vite.

Alors la lumière nous frappe. Elle nous réchauffe. Les couleurs apparaissent. Nous avons de la compassion pour les pauvres âmes que nous avons côtoyées en bas, dans le noir. Leur vision du monde est trop étriquée. S’ils levaient les yeux, ils nous verraient voler, leur faire des gestes, leur tendre la main.

Évidemment, nous sommes trop haut pour qu’ils nous voient, mais s’ils lèvent les yeux, ils verront de petits points lumineux, qu’ils prendront pour des étoiles, lointaines et inaccessibles.

Mais, pour toi Éric et pour tous ceux qui me liront, je vous demande de passer un moment aujourd’hui les yeux dans le ciel. Prêtez attention. Laissez vos yeux s’habituer à l’obscurité. Alors, peut-être, si vous êtes attentifs et patients, vous y verrez l’humanité.