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# Vie argentique
- URL: https://mickaelremond.com/blog/vie-argentique/
- Published: 2021-12-10T23:00:00.000Z
- Updated: 2026-08-08T13:04:43.000Z
- Description: Edgar fixe le visage d’Émile Zola. Il semble sortir d’un long sommeil.
- Author: Mickaël Rémond
- Tags: Fiction

*Cette nouvelle a été écrite et diffusée en épisodes pour les lecteurs du* [*Flow*](https://mickaelremond.com/le-flow) *(épisodes* [*#92*](https://mickaelremond.com/newsletter/le-flow-92/)*,* [*#93*](https://mickaelremond.com/newsletter/le-flow-93/)*,* [*#94*](https://mickaelremond.com/newsletter/le-flow-94/) *et* [*#95*](https://mickaelremond.com/newsletter/le-flow-95/)*).*

*Elle a ensuite été éditée et intégrée dans mon le recueil de nouvelles* [*Contes de Silicium*](https://mickaelremond.com/contes-de-silicium)*.*

*Voici sa version d'origine, avant le travail d*’*édition effectué pour le recueil.*

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## #1

Edgar fixe le visage d’Émile Zola. Il semble sortir d’un long sommeil. La Belle au Bois Dormant, telle qu’on l’imagine au réveil, le malaise du baiser en moins. Son regard est rempli de détresse. L’écrivain tourne ensuite la tête, comme pour s’orienter dans un lieu inconnu. Il cligne des yeux, derrière ses minuscules lunettes en équilibre précaire sur son nez. Il entrouvre la bouche, s’apprête à parler. L’attente est longue. Edgar est suspendu à ses lèvres, mais rien ne vient. Émile Zola semble se raviser, puis reprend sa posture, répète sans fin ses mimiques gênées. Il parait s’ennuyer. Edgar s’attend à le voir tirer sur la chaine qui pend de son veston pour jeter un œil à sa montre gousset. Le photographe lui a certainement demandé de prendre la pose. Il a poussé la patience du sujet à bout, la séance s’étire vers l’éternité. Émile Zola est un homme pressé. Sa tribune vient de paraitre. « J’accuse ! » Le Tout-Paris ne parle que de lui. Il a d’autres choses à faire.

Edgar esquisse un sourire. Il est satisfait du résultat. Bien sûr, ce n’est qu’une première étape vers la vie synthétique, mais c’est un début, un fil tenu auquel se rattacher pour continuer ses expériences. Cet Émile Zola est criant de vérité. Quelques secondes de vie lyophilisée, réhydratée. Cela valait le temps passé sur son programme.

Edgar a toujours de nombreux projets en cours, mais celui-ci est fort prometteur. Il reconstitue la réalité aussi fidèlement que possible à partir de données très parcellaires. En l’occurrence, il utilise une simple photo pour reconstituer quelques secondes de la vie d’un sujet. Son logiciel anime l’image avec un réalisme troublant.

Le résultat parait modeste, mais Edgar n’est pas déçu. Personne n’a mis d’espoir sur son projet. Il est le seul à y croire. Pourtant, bientôt les résultats seront là, le potentiel de cette technologie semblera alors une évidence.

Excité, il tente une nouvelle fois de capter l’attention son collègue.

— Antoine, ça y est, l’algorithme est au point, vient voir ça !

Antoine redresse la tête et lance un regard las à Edgar par-dessus l’énorme montagne de dossiers qui encombrent son bureau.

Lentement, il se lève en soupirant. Il se fraie un chemin dans cet espace exigu qu’ils partagent sous les toits, tête baissée pour ne pas se cogner dans les poutres de la sous-pente. D’un signe de la tête, il signifie à Edgar qu’il l’écoute. Edgar, lance l’animation. Son partenaire assiste patiemment à la démonstration, puis sans un mot, retourne s’assoir, avec la même nonchalance.

— C’est tout ? C’est tout ce que tu as à dire ? s’agace Edgar.

— Bordel, Edgar, tu te fais sûrement plaisir, c’est sympa, c’est joli. Tu as fait bouger Émile Zola, et alors ? À quoi ça va nous servir ?

— Tu ne comprends pas ? C’est le futur de l’investigation, Antoine. Capter les signaux faibles, les retranscrire de manière exploitable. Aucune enquête ne pourra faire l’impasse sur un tel outil. Les algorithmes identifient des choses au-delà de ce que l’œil humain peut voir, de ce que notre cerveau peut reconstruire. On disait pareil…

— De la médecine légale ! Oui, je sais, Edgar. Montre-moi des résultats, et on en reparle. J’ai envie d’y croire, mais là je n’y arrive pas, désolé. Je n’arrive pas à me projeter. Allez, donne-moi un coup de main, tu veux bien ? Sers-toi !

D’un geste du menton, Antoine désigne la pile de dossiers en souffrance qui s’accumulent, des enquêtes en pagaille, toutes au point mort.

Edgar hausse les épaules et baisse les armes. Il s’avance vers la pile et feuillète les premiers dossiers. À l’intérieur de l’un d’eux, son attention s’arrête sur un portrait, une jeune femme, la victime, qui sourit à l’objectif. Il y a quelque chose dans cette photo qui capte le regard, un mouvement, une dynamique. La femme semble surprise par le photographe, elle sourit tristement.

— Je prends celui-là, le dossier Vogel, dit Edgar en regagnant sa place et en agitant la pochette.

— Ben voyons, choisi tes affaires en plus.

*Gna gna gna*, mime Edgar pour évacuer sa frustration. Antoine l’ignore. La vie reprend son cours, dans leur bureau du quai des Orfèvres. Chacun plonge dans son dossier, le silence seulement troublé par le doux cliquetis de leurs vieux claviers mécaniques.

---

Une agression qui tourne mal, ça arrive, mais rarement dans le 8e arrondissement de Paris ! La victime, Olivia Vogel, séjournait avec son mari Anthony Vogel dans un hôtel chic de la rue du Cirque, près de l’Élysée. Olivia est sortie pour faire du shopping rue du Faubourg Saint-Honoré. Elle a fait un petit détour par le jardin des Champs-Élysée pour profiter du soleil. Elle n’est jamais ressortie du parc. Un coureur l’a retrouvée le crâne défoncé près d’une fontaine. Pas de caméra, pas de témoin. Le sac d’Olivia a été volé, mais elle n’avait pas de liquide. Les agresseurs n’ont même pas touché à ses bijoux. « Elle porte quoi, un an de mon salaire ? », songe Edgar.

Olivia est, ou plutôt, était française, mais simplement de passage à Paris. Elle vivait désormais aux États-Unis. Son mari, Anthony, est un riche homme d’affaires américain, patron d’un des plus gros fonds d’investissement. Il a l’oreille du candidat républicain pour la prochaine élection présidentielle. C’est un des plus gros financeurs de sa campagne.

Qu’a-t-il bien pu se passer, ce jour-là dans le jardin, en plein cœur du Paris historique et chic de carte postale ? Une mauvaise rencontre ? Edgar n’arrive pas à imaginer la scène. Une agression dans ce quartier, un des plus policés de Paris, à deux pas de l’Élysée, de l’ambassade des États-Unis et du ministère de l’Intérieur ? C’est du jamais vu. Pour un butin si ridicule ? Qu’est-ce qui a pu passer dans la tête des agresseurs ? Pourquoi sont-ils tombés sur Olivia ? Pas de témoin, pas de piste, rien. Aucun suspect.

Edgar en a le vertige. La pièce tourne autour de lui. Il est flic depuis quoi, 15 ans ? Et il n’arrive toujours pas à contrôler ses émotions. Il doit se détacher, il le sait. S’endurcir, comme ses collègues. Pourtant, dans une enquête, il s’identifie toujours à la victime. Il devient la victime. Il s’imagine à la place d’Olivia. Il marche dans le jardin. Il fait beau. Le soleil éclaire ses cheveux blonds par intermittence, se glissant dans le feuillage des arbres du parc. Il se concentre. A-t-il le temps de voir ses agresseurs ? Est-ce qu’il les connait ? Tout est ensuite confus. L’instant d’après, il est allongé par terre. Il ne peut plus respirer. Quand il en prend conscience, il aspire une grande bouffée d’air bruyante. Antoine le regarde, d’abord surpris, puis il marque son mépris en levant les yeux au ciel. Edgar s’en moque. Son cerveau reprend vie. Le monde réapparait lentement autour de lui, le bureau, la Seine, Paris, la planète.

Pour reprendre pied dans la réalité, il s’accroche à son travail. Il redouble d’efforts. Encore une fois, comme il le fait chaque jour sans relâche, il s’imprègne du dossier, relit toutes les pièces une à une. Il exagère la lenteur de sa lecture pour laisser le temps à son cerveau de saisir chaque détail, de trouver ce qu’il a pu rater. Il se sent las. Et inefficace. Bien sûr qu’il est lent, trop lent. C’est le propre de l’Homme. Il a appris à s’en accommoder. Il ne pourra jamais faire des milliers de rapprochements par seconde, comme un ordinateur, alors il écoute son intuition.

« Quand une femme décède de manière louche, c’est toujours le mari », pense Edgar, avant de chasser cette idée d’un geste de la main. « Bah, j’ai trop regardé Columbo. »

Il regarde à nouveau la photo de la jeune femme, son sourire et son regard triste. Il la fixe, la regarde dans les yeux, caresse le papier, caresse sa joue. « Olivia, aide-moi. » lui murmure-t-il.

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La nuit est tombée. Antoine est rentré chez lui. Edgar reste pour continuer à bosser sur son logiciel. Retiré sous les toits, le bureau devient alors son domaine. Éclairé par la lampe d’architecte articulée et l’écran de son ordinateur, le monde se resserre sur ces quelques mètres carrés.

Il entend le ronronnement de la machine, un rectangle beigeasse dissimulé sous son bureau, duquel sort une poignée de câbles qui se connectent sur un boitier transparent, à côté de son écran. C’est le cerveau de la bête. Un centre de calcul, deux cartes graphiques surpuissantes capables de produire vingt téraflops, vingt mille milliards d’opérations par seconde.

De cette boite sortent plusieurs tuyaux en plastique souple, parcouru par un liquide vert fluo, reliés à une pompe silencieuse. Antoine devenait fou avec le bruit infernal des ventilateurs. Alors Edgar a bricolé un système de refroidissement pour permettre au duo de continuer à cohabiter avec l’engin.

Edgar aimerait rejoindre la police scientifique, c’est une référence qui l’oblige. Il pense sans cesse à la science. Si on veut faire avancer la technique, il faut créer ses propres outils. Edgar est convaincu que l’intelligence artificielle, les réseaux de neurones, l’apprentissage profond vont devenir les meilleurs amis de l’enquêteur. Ils deviendront de vrais partenaires, des Sherlocks virtuels à leur disposition, plus modestes, conciliants, un peu moins instables et drogués que l’illustre enquêteur.

Bien sûr, il lui faut plus de moyens, mais d’abord il doit obtenir des résultats. Il veut prouver que son outil résout des problèmes, qu’il trouve des réponses dans des enquêtes délicates, plus vite, et mieux qu’eux, les flics. Il n’a pas peur d’être remplacé. C’est le sens de l’histoire. L’algorithme va devenir un acolyte comme un autre. Moins ronchon qu’Antoine, il espère.

Ce soir, comme beaucoup d’autres, Edgar teste son algorithme sur des photos célèbres. Il s’attaque à des photos de Doisneau. LA photo. Il insère une copie haute résolution du « Baiser de l’Hôtel de Ville » dans le système. Il lance le calcul et se lève pour observer le ciel de Paris par la fenêtre entre les toits en pente. Il devine la Seine, noire et froide, qui s’écoule en bas. Il profite de chaque instant dans ces locaux vétustes que bientôt ils devront quitter. Ils nicheront dans des bureaux plus modernes, froids et impersonnels. Une page se tourne. Il n’est pas nostalgique. Ce changement marque une époque pour la police scientifique, une nouvelle ère dont il espère poser les bases.

Un petit bip le sort de sa rêverie. Le logiciel a terminé son travail. Il clique sur le bouton « Lecture », la photo s’anime, prend vie. Pas seulement le fameux couple au centre de l’image, mais également la foule de Paris. La ville fourmille de détails, la vie en 1950, reconstituée à la perfection. Un homme passe au premier plan. Il porte un pardessus élégant malgré la chaleur, il tire une montre gousset de sa poche — peut-être celle de son grand-père — regarde l’heure puis accélère le pas. Il est en retard, certainement.

Tout n’est pas dans l’image, bien sûr. Edgar donne du sens à ce qu’il voit, extrapole. L’image est si réaliste qu’elle invite à vivre ces instants avec ces femmes, ces hommes de l’époque. La lumière exceptionnelle le saisit, une lumière rasante, si chaleureuse. Paris au printemps. Magique.

La femme, magnifique, rayonnante, apparait alors. Elle marche à côté d’un homme. Ils se tiennent par la main. Elle s’arrête. La rue de Rivoli est en pleine effervescence. Les passants les évitent sans même y prêter attention. L’homme est surpris. Il s’arrête également. La jeune femme lui sourit. L’homme revient sur ses pas, enlace la belle, leurs lèvres se rapprochent, si lentement que s’en est douloureux. Ils s’embrassent tendrement, tournent dans une valse silencieuse. Les marcheurs autour d’eux ne s’arrêtent pas, mais ils s’amusent de l’insouciance du couple. Au centre, les amoureux irradient le reste de l’image.

Avant que l’animation ne se termine, Edgar remarque un défaut. Retour arrière. Avance au ralenti. Les cheveux de la jeune femme volent étrangement, beaucoup trop souples, fluides comme de l’eau.

Edgar note dans son carnet. Il faudra qu’il revienne sur son modèle demain.

Avant de partir, Edgar joue à nouveau la scène, se laisse emporter par la nostalgie d’une époque heureuse. À regret, il éteint l’écran, son programme continue de travailler la nuit. Il doit maintenant rentrer chez lui. Dehors, une brise fraiche s’engouffre le long de la Seine, mais il ne sent pas le froid. Il pense aux années 50, revoit ces visages heureux et il sourit. Il est fier des progrès accomplis. Son cœur est léger, captivé par une époque, une vie qu’il n’a pas vécu. Cette nuit, le couple mystérieux de Doisneau l’accompagnera dans ses rêves.

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## #2

Le lendemain, le retour à la réalité est violent. Lorsqu’Edgar arrive au boulot, Antoine est déjà au travail. Son collègue redresse la tête, l’observe, guette sa réaction. Espère-t-il un faux pas ? Edgar contient sa rage, qu’est-ce qu’il peut être lourd parfois. Il le tance, attrape le dossier Vogel, en se tordant pour ne pas renverser sa tasse, et s’installe à son bureau. Antoine replonge dans ses papiers, l’air satisfait.

Comme chaque matin, Edgar suit un rituel précis. Toujours faire les mêmes gestes lui permet de tenir à distance la détresse qu’il va retrouver dans ses affaires sinistres. Il repousse l’instant où il devra regarder ses mails, sirote lentement son thé chaud et vérifie le travail de la nuit, accompli par son programme. Edgar l’a doté de la capacité de mise à jour de son modèle d’apprentissage, en totale autonomie. Il a codé un outil qui parcourt le Web, saute de lien en lien pour y trouver de nouvelles images. Le logiciel est aussi branché sur les réseaux sociaux, il récupère des photos en fonction des *hashtags* des projets en cours. Edgar doit vérifier tous les jours que les données sélectionnées par son filtre — un autre réseau de neurones — ne dégradent pas son IA. Il valide ce qu’elle consomme pour l’aider à élever ses qualités prédictives. Cette nuit, la machine a déniché de nouvelles images et vidéos des années 50\. Elle a bien bossé. Il a retrouvé son calme.

Il se sent alors prêt à se plonger dans le dossier Vogel. Edgar pose la photo d’Olivia verticalement, face à lui, comme un ange gardien. Une muse. Edgar lit, analyse, note ses hypothèses. Pour elle.

Personne n’a rien vu. Aucun témoin. Comment un tel crime crapuleux peut-il ne laisser aucune trace ? Edgar suit son instinct. Il pianote sur son ordinateur et se connecte aux images de la vidéo-surveillance de la préfecture. Il n’y a pas de caméra dans le parc ou Olivia a été agressée, mais il étudie chaque caméra alentour, une à une. Il repère Olivia qui entre dans le parc. Il est 10h07\. Il vérifie dans le dossier. Le témoin a appelé la police au moment de la découverte de corps à 10h53\. Le légiste pense qu’elle venait d’être agressée. Qu’a-t-elle fait pendant ces 30 minutes, alors qu’il faut à peine 7 minutes pour traverser le jardin ?

Edgar visionne chaque vidéo. Il cherche un comportement suspect autour du parc peu avant ou après la mort d’Olivia. Rien de notable, que dalle, juste les allées et venues des cadres en costard qui prospèrent dans le quartier.Il relit le dossier et ses notes. Quelque chose ne colle pas. Edgar fait tourner son stylo autour de son pouce. Le Bic transparent pivote le plus souvent en silence, autour de son doigt. Parfois, le stylo emporté par l’élan tombe sur le bureau dans un claquement sec. À chaque fois Antoine relève la tête, l’air pincé, mais il ne dit rien. Edgar est concentré, il ne le voit pas.

Il est persuadé que cette femme n’est pas morte par hasard. Pourquoi ? Comment ? C’est la magie du cerveau. L’intuition n’est pas une preuve, c’est une des frustrations de son travail. La machine peut l’aider. Elle n’a pas les mêmes limites que nous, elle peut comprendre, faire émerger les détails que seul l’inconscient capte. Elle peut transformer une impression en preuve.

Le dossier se termine sur les photos du corps, le crâne ensanglanté, les cheveux collés. Une verrue immonde qui s’est développée sur ce jeune corps, comme un cancer fulgurant qui l’a emporté. Il ferme le dossier, écoeuré.

Sur son bureau, la photo de la jeune femme le regarde. Dans ce regard surpris, Olivia retrouve une splendeur éternelle auquel il se raccroche.

Edgar ne tient plus.

— Et puis, merde, dit-il en se levant.

— Quoi ? répond Antoine.

— Je vais mettre la photo d’Olivia dans la machine. Ça n’engage à rien, non ?

— Vas-y, vas-y, ça t’occupera. Plutôt que de jouer avec ton stylo.

Edgar scanne la photo et lance le traitement de l’image. Pour éviter de tourner en rond en attendant le résultat, il sort prendre un café.

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Edgar a besoin de marcher. Dehors, il remplit ses poumons d’air glacé et le regrette aussitôt. Le froid le brûle. Il regarde ses mains, elles tremblent légèrement. Il lutte pour retrouver la paix.  
  
Il remonte la rue, baigné de cette lumière si caractéristique, d’une douceur que l’on ne trouve que sur les quais de la Seine. Le soleil rasant se réfléchit sur les pierres des monuments restaurés. Ses rayons se glissent entre les arbres, leurs feuilles jaunies par l’automne, une poussière dorée semble flotter dans l’atmosphère. À cette saison, Paris prend l’aspect d’un précieux trésor, la ville a un gout d’immortalité.  
  
Quand il la compare aux vieilles photos sur lesquels il travaille, il est toujours surpris. Paris n’est pas si différente de la ville qu’elle était il y a 50, 100 ou même 200 ans. Elle a son rythme propre. Edgar pense à son ordinateur, là-haut sous les toits. Il explore ses hypothèses, crée sa propre vision du monde, une simulation qui déroule des milliards de calculs par seconde. La modernité est juste là, cachée sous le vernis étincelant de la cité.  
  
« Agent-36 ». Son logiciel n’a pas de vrai nom. Edgar n’a jamais pris le temps de le personnifier. Il n’en voit pas l’intérêt. Siri, Alexa, mais pourquoi ? Son logiciel n’est qu’un outil. Des milliers de lignes de code en Python et des téras de données, son soft n’est rien de plus. Il avait quand même fallu trouver un label pour désigner pour le programme lui-même, pour le lancer. Tout fichier doit avoir un nom. Alors c’est devenu « Agent-36 ». Agent comme un agent logiciel, mais aussi comme un fonctionnaire de police. 36 en hommage à la fameuse adresse de la police judiciaire, sise quai des Orfèvres. Son programme a été baptisé à la va-vite au moment de créer le projet. Et il n’a pas changé depuis. Agent-36, un nom qu’Edgar n’emploie jamais. Il lance son programme en tapant machinalement son nom, c’est tout.  
  
Edgar a marché sans réfléchir. Il s’étonne d'être déjà au coin de la rue. Machinalement, il traverse et se dirige vers la vieille brasserie qui fait face à la Sainte-Chapelle. La chaleur du lieu l’enveloppe. Dans l’effervescence, les serveurs dressent déjà les tables pour le déjeuner. Il se dirige vers le bar et reconnait alors la jeune femme qui prend son café, les yeux rivés sur son portable.  
  
Adèle était devenue une petite légende. À elle seule, elle symbolisait la modernité de la Police scientifique, en contribuant à créer ce fameux service de cybersécurité, spécialisée dans les crimes et délits des IA.  
  
Edgar s’installe au zinc à côté d’elle.  
  
— Bonjour Adèle. Belle coïncidence !  
  
Adèle hoche à peine la tête pour saluer son collègue. Sans un mot, le patron tire un expresso. Edgar élève la voix pour couvrir le bruit de la machine qui remplit sa tasse de caféine liquide.  
  
— Je dis belle coïncidence, car j’avance bien sur mon IA. Elle bosse pour moi en ce moment, là-haut. Plutôt cool, non ?

— Ok, ne la laisse pas seule trop longtemps, répond Adèle. La dernière IA que j’ai croisée voulait commettre un génocide dès qu’on lui lâchait la bride.

— La mienne est bien dressée. Je te fais une démo, à l’occasion ?

Silence.

Edgar ne se décourage pas :

— Tu ne les aime pas, ces machines, hein ? Qu’est-ce qu’elles t’ont fait, franchement ?

Le visage d’Adèle se ferme. Elle se lance :

— Mes parents. Ils ont été tués par une IA. Une vraie boucherie.

— Pardon, je ne savais pas.

Le visage d’Adèle semble se crisper de douleur :

— Depuis, je hais les Terminators. Paix à ma mère, Sarah Conor !

Elle lève sa tasse en direction d’Edgar pour trinquer, mais ne parvient pas à contenir son sourire.

Tous les deux éclatent de rire.

— Ah bordel, Adèle, ne me refait jamais ça !

Edgar reprend son sérieux :

— Et en vrai, tu me raconteras ?

Adèle se lève et dépose quelques pièces sur le comptoir.

— Un jour, oui. Pour la démo, c’est quand tu te sens prêt, mais t’as intérêt à ce que ce soit impressionnant. Et le café, c’est pour moi.

Adèle lui tourne le dos et file vers le quai des Orfèvres.

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Edgar rentre dans le bureau et Antoine est toujours là, penché sur ses dossiers. « Une vraie machine, lui aussi », pense-t-il.

— Ton truc a bipé, je pense que le traitement est terminé, lui lance Antoine, alors qu’il n’a même pas encore retiré son manteau.

Edgar s’installe à son poste et ouvre le rapport d’analyse. Son algorithme lui donne un indice de confiance très bas. 25 %. Ouch. Il ne trouvera probablement pas la clé de son affaire dans cette simulation.

Edgar lance la vidéo, puis éclate de rire. Sur l’écran, Olivia, d’abord de dos, se retourne pour lui faire face. D’abord l’air grave, elle lui sourit ensuite à pleine dent. Edgar rit, car l’IA a reproduit les mimiques des génériques des séries télé des années 80\. « L’Agence Tout Risque », « Magnum », une manière datée de présenter les personnages. De façon flagrante, Richard Dean Anderson le fixe avec le visage d’Olivia. Le générique de « MacGyver » résonne dans sa tête, « Tintintintintintintin tatataaa ».

Antoine, intrigué par la jovialité d’Edgar, le rejoint pour profiter du résultat. Même effet, il s’esclaffe devant cette animation joyeuse, en triste décalage avec le tragique destin d’Olivia.

— C’est ma base d’apprentissage qui est déséquilibrée, j’ai dû un peu forcer sur les images de mon enfance. Encore un peu et Olivia se retrouvaient avec la moustache de Magnum.

— Et si c’était un indice ? demande Antoine.

— La moustache ?

Antoine le fusille du regard. Edgar réfléchit. Le sérieux de la question le désarçonne, alors qu’il reconsidère la question.

— Olivia se retourne, dit Edgar, pour lui-même. Elle sourit pour se donner une contenance. Elle a été surprise, elle était en train de faire quelque chose.

L’excitation s’empare du policier. Antoine cette fois l’encourage.

— Bravo, mon gars, tu progresses. Qu’est-ce que tu peux faire pour améliorer le résultat ?, demande-t-il, sans sarcasme.

— Il faut que je revoie la base d’apprentissage pour ne pas faire des animations aussi… stéréotypées. Ensuite, il faut trouver plus d’informations, peut-être d’autres photos d’Olivia durant son séjour.

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Edgar compose le numéro d’Anthony Vogel, qu’il a trouvé dans le dossier. C’est un numéro de portable américain, mais l’homme est en France. Il doit se tenir à la disposition de la police pour les besoins de l’enquête pendant quelques jours encore.

L’homme répond immédiatement. Lorsqu’Edgar se présente, Anthony le coupe immédiatement.

— Inspecteur, j’ai déjà tout dit à vos collègues. Tout est dans le dossier.

— Bien sûr, j’ai déjà tout lu. Je veux juste un peu plus de matière.

— De matière ?

Anthony Vogel avait prononcé ces mots en émettant un sifflement étrange.

— J’ai besoin d’autres photos de votre voyage. En ballade dans Paris, dans les musées, au restaurant, dans la chambre, dans l’hôtel. Tout ce que vous avez en réalité.

Le mari d’Olivia semble surpris. Edgar laisse durer le silence.

— OK, mon avocat vous enverra tout ça, finit-il par dire.

— Votre avocat ?

— Mon avocat gère ma vie, Inspecteur. C’est la réalité des affaires. Vous aurez les photos aujourd’hui. Je vous laisse, je dois organiser le rapatriement du corps aux États-Unis. Lorsque vous l’aurez libéré, évidemment.

Sans le laisser souffler ou répondre, le milliardaire raccroche. Abruptement. Mais il tient sa promesse. À 16 h, Edgar reçoit le fameux mail de l’avocat. Le texte est sibyllin, accompagné d’une cinquantaine de photos. Edgar se doute qu’elles ont été triées, filtrées, soigneusement sélectionnées. Aucune photo n’est polémique, rien qui pourrait mettre Anthony mal à l’aise si un cliché devait fuiter dans la presse.

Edgar se prépare à une longue soirée de travail, pour utiliser ces photos. Certaines sont prises à l’hôtel, d’autres dans Paris. Une longue série met en scène Olivia posant devant les certaines statues du Louvre, mimant les poses de ces corps nus, entassés, enlacés langoureusement parfois, d’autres fois plus combattifs, terrassant un lion ou un dragon. La vision du corps sans vie de la femme lui revient. Tordu et raide. Une overdose de corps le guette.

Edgar s’absorbe dans sa tâche, guide l’ordinateur dans ces analyses. Il essaie de combiner ces images, en vain. Aucun motif n’émerge de ces photos anodines. Le sourire d’Olivia est franc et sincère. Le logiciel n’identifie aucun visage récurrent en arrière-plan qui pourrait montrer que le couple était suivi. Rien. Son logiciel ultra-performant reste impuissant et silencieux.

Edgar n’est pas plus avancé. Il n’est pas amer. Juste déçu, presque surpris de ressentir cette résistance. ll éteint son écran. L’Agent-36 continuera ses recherches, seul, cette nuit.

Il rentre chez lui à pied avec la démarche robotique, emmitouflé dans son manteau pour se protéger du froid, raide, le dos crispé. Il est tellement habitué à scruter des images, à la recherche du moindre détail qu’il se sent devenir parano. La ville est devenue suspecte. Pour la première fois, il la traverse en s’y sentant étranger.

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## #3

La ville a changé, elle s’est transfigurée en quelques jours. La grisaille enveloppe Paris. Une fine pluie glace les os de ceux qui osent l’arpenter. Le climat est devenu le reflet de la morosité d’Edgar.

Comme d’habitude, lorsqu’il arrive dans son petit bureau sous les toits, Antoine est déjà là. Edgar se force à le saluer d’un ton faussement enjoué. *« Ce maudit crachin ternit tout. »*, pense-t-il en accrochant son imperméable à la patère derrière la porte. Alors, il surjoue pour tenter de cacher son humeur de chien. Sa voix sonne faux, Antoine le sent.

C’est surtout la routine qui lui pèse. Elle s’est installée insidieusement dans l’affaire Vogel. Aucun progrès, pas un indice. Et les jours passent. Le légiste a restitué le corps d’Olivia à son mari. Tous deux sont rentrés aux États-Unis. L’espoir d’un succès rapide dans cette affaire s’éloigne.

Tandis que la machine piétine, Edgar s’enlise. Il n’a pourtant pas renoncé, il croit plus que jamais dans son programme. Son code a encore des faiblesses ? Qu’à cela ne tienne, il saura combler ses lacunes. Edgar n’a rien décelé dans les vidéos de surveillance autour du parc, mais il n’a pas la puissance d’une machine. Il imagine qu’une IA pourrait y repérer des motifs subtils, invisibles au cerveau humain ? Alors, il programme, depuis des jours, sans relâche. Il sélectionne et teste de nouveaux composants logiciels. Il y est presque.

Son collègue, si souvent méfiant, est devenu un fervent *supporter* de l’« agent 36 ». Ils partagent un même but désormais.

— Et ton analyse vidéo ? Tu as eu des résultats hier soir ? demande Antoine.

— À peu près. J’ai réussi à extraire des visages, à faire des recoupements entre des caméras, à identifier une personne qui se déplace. Je bute encore sur la qualité des images de vidéosurveillance. La définition est dégueulasse.

Edgar s’installe à son poste, déverrouille son écran. Il se fige alors. Le regard d’Olivia le transperce, sur une image fixe, vignette de la jeune femme dans sa chambre d’hôtel. L’IA a travaillé cette nuit et généré une nouvelle animation. Edgar est pris d’un vertige. L’excitation de la découverte coule dans ses veines. Il laisse durer et regarde d’abord les informations associées au nouveau fichier.

*Indice de confiance : 78 %. Wow !*

Ses oreilles bourdonnent. La pièce disparait autour de lui.

*Source de données : Instagram, hashtag HotelSplendid.*

Antoine a remarqué le trouble de son collègue. Il se lève et s'avance vers lui.

— Bordel, Antoine, l’IA est allé chercher d’autres photos de l’hôtel sur Instagram. Mais, pourquoi j’ai raté ça… ?

Edgar attend que son collègue le rejoigne puis lance l’animation. Olivia est de dos. Elle panique, regarde tout autour d’elle, s’arrête sur le placard ouvert devant elle. Pieds nus, elle monte d’un bond sur la table de nuit. Elle tient un dossier qu’elle glisse dans l’espace étroit au-dessus de la structure de la penderie. Ces quelques centimètres de vide suffisent à cacher les documents.

Elle redescend, se retourne et sourit à l’objectif de l’homme qui vient d’entrer dans la pièce. Anthony Vogel. Après un temps, elle passe la main dans ses cheveux en désordre, pour finir de masquer son trouble.

Le silence s’installe dans le bureau. Abasourdis.

Antoine s’interroge.

— Tu penses que c’est vraiment ça qui s’est passé ? Comment ton programme a-t-il imaginé *ça* ?

Bonne question. Edgar fouille dans le dossier d’analyse du logiciel. Il trouve les images significatives repérées par l’IA, un selfie posté il y a un mois sur Instagram par une inconnue. Elle sourit à l’objectif, le bras tendu vers l’avant. En haut à gauche, l’IA a signalé d’une marque rouge le dessus de l’armoire. Edgar ne remarque rien d’étrange. Il ouvre ensuite la photo d’Olivia, telle que décortiquée par son logiciel. La même zone est entourée de rouge. On y devine une ombre, projetée par les ampoules qui éclairent la penderie par l’arrière.

— Voilà comment, dit Edgar, en montrant la zone critique. Le dossier était là, il était son notre nez pendant tout ce temps.

— Tu crois qu’il y est encore ?

— C’est bien ce qu’on va voir. Tu m’accompagnes à l’hôtel ?

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Edgar et Antoine entrent dans le hall de l’hôtel Splendid, un petit palace parisien à taille humaine. Le personnel s’affaire à leur arrivée, tel un système immunitaire qui répondrait à une agression extérieure. C’est le propre de ces temples du luxe, vous faire comprendre instantanément que vous n’êtes pas à votre place. Tout ce qui fait partie de votre quotidien, vos vêtements, vos objets, tout ce qui représente votre normalité semble grossier. L’imperméable d’Edgar parait soudain élimé, ses chaussures deviennent d’immondes croquenots.

L’accueil reste professionnel. Toujours.

— Bienvenu à l’Hôtel Splendid, messieurs. Avez-vous une ou deux réservations ?

Edgar devine le sourire d’Antoine à sa droite.

— Inspecteur Passereau. Nous venons pour parler avec le directeur de l’hôtel. Et non, nous n’avons pas réservé.

— Ce n’est pas un problème, inspecteur. Je le préviens, dit l’homme à l’accueil, le téléphone déjà à l’oreille.

Un instant après, le directeur, grand, mince, habillé d’un costume qui valait le prix de la voiture d’Edgar, s’avance la main tendue. Edgar la saisit mollement.

— Bonjour inspecteur, Stéphane Genet, le directeur. Que puis-je faire pour vous ?

— La chambre des Vogel. Elle est libre ? Nous avons besoin de la visiter.

— Toutes nos chambres sont occupées, hélas.

— Et bien prévenez les occupants, nous n’en avons que pour cinq minutes.

Il ne laisse pas au directeur le temps de tergiverser.

— Oui, Stéphane. Maintenant.

Edgar et Antoine suivent le directeur dans les couloirs. Le petit déjeuner est terminé depuis un moment. C’est l’heure où l’hôtel est livré au personnel d’entretien. Une vraie ruche. Edgar et Antoine slaloment entre les chariots, poussés par ces femmes qui s’affairent en silence. Le lustre de l’hôtel chaque jour en dépend. Chacun s’ignore, personne ne se voit.

Le directeur frappe à la porte de la suite, attend longuement puis ouvre la porte. La chambre est vide, le couple qui y séjourne arpente certainement déjà les boutiques de luxe.

À peine entré, Edgar grimpe sur la table de nuit et retire le dossier du dessus de la penderie. Le directeur se crispe en voyant les chaussures d’Edgar se poser sur le meuble. Edgar se hisse sur la pointe des pieds pour vérifier qu’il n’oublie rien, puis saute de son perchoir. Il le manipule avec un soin quasi religieux la pochette qui a peut-être couté la vie à Olivia. C’est sa façon de la respecter.

Antoine s’était attendu à trouver ce dossier, il l’avait espéré, mais il semble époustouflé par la démonstration.

— Je crois que ton logiciel va avoir une promotion.

Edgar parcourt les documents à l’intérieur de la pochette. Des numéros de comptes étrangers, des transactions portant sur des millions de dollars, des dizaines de sociétés, quelques mentions liées à Vogel Corp. Edgar prend instinctivement conscience du caractère explosif de ces documents. Une petite clé USB vient compléter le cadeau d’Olivia.

Pressés par le directeur, tous les trois ressortent de la chambre. Nerveux, il alpague une femme qui s’affairait dans la chambre voisine pour lui demander de nettoyer à nouveau la suite.

Edgar ne veut pas lui donner de répit pour autant.

— Stéphane, ce dossier n’est pas une bonne nouvelle pour vous. Il s’est passé un truc louche ici. Alors, si vous pouviez nous confier spontanément vos vidéos de surveillance, ce serait merveilleux.

Stéphane se raidit, mais n’hésite pas. D’un petit signe de la tête, il rend les armes et les guide vers la salle de sécurité.

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De retour au quai des Orfèvres, les deux inspecteurs se remettent au travail dans leur étroit bureau. À regret, Antoine retrouve ses affaires courantes. Elles ont perdu toute saveur face au caractère inédit de l’affaire Vogel.

La lumière a presque disparu derrière les nuages noirs qui encombrent le ciel. En ce début d’après-midi, Edgar allume sa lampe sur son bureau pour compulser confortablement le dossier secret d’Olivia. Il a retrouvé l’énergie qui l’avait quitté ces derniers jours.

Pourtant, Edgar déchante à mesure qu’il avance dans sa lecture. Le dossier semble accablant pour Anthony Vogel. La pochette contient une liste de transactions assez cryptiques. C’est louche, certes, mais comment y trouver à redire ? Les transactions pointent vers des prête-noms, des aliases ou des sociétés-écrans. Anthony Vogel s’en tire bien dans ces dossiers. Au mieux celui-ci plaidera l’optimisation fiscale. Mais comment faire le lien avec le meurtre d’Olivia ? Quel est le chainon manquant ?

Oui, Edgar est convaincu — presque depuis le début — qu’Anthony est un vrai salaud, encore faut-il aligner des preuves. La clé USB contient d’autres documents financiers, par milliers. Malgré l’excitation de la chasse au trésor, il n’en ressort rien de concret. Il reste les vidéos des caméras de surveillance de l’hôtel, mais Edgard ne sait pas encore quoi chercher.

Alors, pour canaliser sa frustration, il se remet sur son code. Son programme est prêt à ingérer les vidéos des caméras de surveillances autour du parc. C’est là-dessus qu’il va se concentrer.

Edgar ne peut pas brancher son logiciel directement sur le système de surveillance de Paris. Il télécharge donc des centaines de gigas sur son poste de travail, juste les vidéos concernant l’heure du drame. En revanche, il a écrit un module pour soumettre des requêtes au système de reconnaissance faciale de la Police nationale. Il ne l’a jamais encore utilisé. Il hésite un instant puis lui accorde les droits d’accès.

— Bon, Antoine, je fais des trucs un peu limite, au niveau procédure. Tu n’as rien vu, hein ?

— Euh, en réalité, je n’ai réellement rien vu ! proteste son collègue. Tu bosses sur ta machine dans ton coin.

— C’est parfait, tu pourras passer au détecteur de mensonges sans problème si ça tourne mal.

— Ne me prends pas pour un con. On n’a jamais utilisé un tel gri-gri.

— Mouais, enfin, attends que mon logiciel s’attaque à l’analyse de la voix…

Antoine grimace, fait mine de se boucher les oreilles avec les mains puis se lève pour attraper ses affaires.

— Je ne veux rien entendre, Edgar, on en reparle demain.

Sur le seuil de la porte, Antoine sourit à Edgar. Il lui fait un signe de la main, doigts croisés. Dans le regard déterminé de son collègue, il devine l’importance du moment. Lorsque la porte se referme, Edgar est seul, seul avec l’agent 36, sur lequel il fait peser des espoirs démesurés.

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Parlons un peu technique. Edgar sait que passer à l’analyse de vidéos est un saut quantique pour son logiciel.

Tout d’abord, le volume de données à traiter est cette fois colossal. La vidéo d’une caméra de surveillance se décompose en 20 à 25 images par seconde. Edgar a besoin d’analyser les fichiers provenant des caméras sur une heure de temps, ce qui nous fait 90 000 images par caméra. 25 caméras. Cela fait plus deux millions d’images à mouliner pour son logiciel.

Pour quel traitement ? Ce que fait le logiciel d’Edgar est simple, en théorie. Il extrait des visages et associe chacun d’eux à un identifiant unique de personne, qu’il va être capable de repérer d’image en image pour assurer la continuité de l’analyse. Ensuite, il positionne chaque individu sur la carte du quartier et trace leur parcours.

Pour finir, l’« agent 36 » tente de découvrir qui est qui à l’aide de la reconnaissance faciale. Chaque visage est comparé à un visage de sa base de données, dont le fichier de la Police nationale. Celui-ci ne contient qu’une toute petite partie de la population, mais Edgar le considère comme critique. Peut-être le meurtrier apparaitra-t-il dedans ? Pour le reste, le logiciel doit donc étendre sa recherche à d’autres données publiques, en provenance — encore une fois — des réseaux sociaux. *« Merci, Facebook, Twitter, Instagram, et consorts ! »*

Pour réduire le nombre de correspondances possibles, Edgar décide de limiter la recherche à quelques *hashtags*. Olivia avait certainement rendez-vous dans ce parc. Pour quoi faire ? Partager le dossier. Elle comptait probablement dénoncer son mari, mais à qui ? Un concurrent ? Possible, mais douteux. Sûrement des autorités. Presse, justice, police. Il restreint le champ à la recherche de visages liés à ces professions.

Edgar est prêt. Il clique sur le bouton de calcul pour lancer l’analyse des données des caméras de surveillance. La longue attente commence.

Souvent, Edgar reste immobile devant son écran, hypnotisé par la barre de progression qui avance avec une lenteur infinie.

Parfois, il se lève pour arpenter le bureau. D’un geste nerveux, il vérifie son téléphone, mais à cette heure-ci, il ne manque à personne.

Un bip le fait sursauter. Après seulement deux heures, la machine a déjà une correspondance. La photo d’un homme, un peu floue, exagérément zoomée, apparait à l’écran, un visage vaguement familier qui trouble Edgar.

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## #4

Son nom lui revient. Marc Gambier. Cet homme que l’IA a repéré ressemble à s’y méprendre à ce journaliste star du 20 h, dans les années 90\. Même visage en couteau et surtout même regard. Pourtant, à l’évidence, la personne qui entre dans le parc est beaucoup plus jeune.

« Liam Gambier » indique l’Agent 36 sous le fichier. Une recherche Internet confirme la parenté, Liam est le fils de Marc et d’une mère américaine, Kelsie Eaton. Il a vécu une partie de sa vie aux États-Unis. Lui aussi journaliste, il est le correspondant à Paris pour le New York Times.

Alors qu’Edgar mouline les nouvelles informations, son cœur s’emballe. Une connexion américaine. Olivia avait décidé de faire appel à Liam, elle lui faisait confiance. Elle voulait probablement lui remettre le dossier, mais n’en a pas eu l’occasion. Ou bien était-elle méfiante ?

Sans plus réfléchir, Edgar laisse un mail à Liam Gambier sur le site du journal :

*« Bonjour monsieur Gambier,*   
  
*Je crois savoir que vous avez pu être témoin d’une agression qui nous intéresse dans le cadre d’une enquête en cours.* 
  
*Merci de me recontacter au plus tôt, je l’espère dès que vous lirez ce mail, au 06 18 85 89 24.* 
  
*— Inspecteur Passereau, Brigade criminelle »*

1 h du matin. L’adrénaline se dissipe, la fatigue rattrape Edgar. Il est tenté de dormir au bureau, mais c’est une limite qu’il s’est juré de ne pas franchir. Il n’y a plus grand-chose qu’il puisse faire ce soir. Il a bien besoin de ce repos. Sa machine aussi. Pour la première fois depuis des semaines, Edgar l’éteint. Elle non plus ne travaillera pas cette nuit. C’est étrange, mais il lui doit bien ça. Il n’est qu’un exécutant d’un projet plus vaste, il n’ose revendiquer le mérite des dernières avancées de l’enquête. Bien sûr, il a assemblé ses morceaux de code, mais il considère aujourd’hui la machine comme sa partenaire, une sorte d’Intuition Artificielle qui les fait progresser dans cette triste affaire. Demain, ils y verront plus clair.

Lorsqu’il referme la porte du bureau, Edgar se redresse instinctivement, il bombe le torse, fier de sa création, comme un père est impressionné par le spectacle de ses enfants à la fête de fin d’année. La machine, SA machine, a déjà dépassé toutes ses attentes.

Est-ce qu’il se sent largué, obsolète ? Pas du tout. C’est le sens de l’histoire, il a la chance d’y contribuer.

Pourrait-il maintenant se passer de sa nouvelle partenaire ? Il n’en est heureusement pas question.

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Edgar a passé une nuit trop courte, agitée, hantée par les doutes. S’est-il précipité ? A-t-il été trop impulsif en écrivant à Liam Gambier ? Et s’il n’était pas étranger à l’affaire ? Liam est plus jeune qu’Anthony, il a l’âge d’Olivia. Edgar s’en veut d’avoir négligé une hypothèse simple : la mort de la femme dans le parc pourrait n’être qu’un crime passionnel, le fruit d’une rivalité entre Anthony et Liam.

Edgar arrive en retard au bureau. Les bras chargés, il pousse maladroitement la porte. Il se contorsionne pour l’ouvrir, sans renverser les trois immenses gobelets de café qu’il a apporté. Un pour Antoine, une double dose pour lui, pour tromper la fatigue.

Installé à son bureau, Antoine semble l’attendre. Il lui fait de grands gestes pour l’avertir. De l’autre côté, un homme est déjà installé face au bureau d’Edgar. Il consulte son téléphone et se retourne lorsque Edgar referme bruyamment la porte avec son pied.

— Pardon, dit Edgar à l’attention d’Antoine pour s’excuser de sa maladresse.

Puis il ajoute à l’attention de l’inconnu :

— Avions-nous rendez-vous ?

C’est seulement à ce moment qu’Edgar réalise. Liam Gambier, camouflé derrière une barbe anarchique, se tenait devant lui.

— Pardon, monsieur Gambier, je ne vous avais pas reconnu.

Edgar s’excuse trop ce matin. Il blâme la fatigue, mais le regrette en se mordant la lèvre. Il pose un gobelet sur le bureau d’Antoine et s’installe à son poste.

— Merci d’être venu, monsieur Gambier. Tenez, puisque vous êtes là, café ?

Edgar lui tend un gobelet, Liam l’accepte sans un mot. L’inspecteur perçoit Antoine lever la tête lorsqu’il entend ce nom familier.

— Monsieur Gambier, je n’ai pas pu débriefer hier soir avec l’inspecteur Vaugeois derrière vous. J’aimerais l’inviter à se joindre à nous pour le mettre au courant par notre échange. Si vous n’y voyez pas d’inconvénient, bien sûr.

Liam Gambier lui répond avec lassitude.

— Faites, inspecteur.

Antoine approche sa chaise et s’installe à côté du bureau d’Edgar, de façon à voir les deux hommes.

— Nous avons des éléments qui nous laissent penser que vous étiez dans le jardin des Champs-Élysées le 5 mars vers 10 h. Une agression a eu lieu au même moment dans le jardin. Avez-vous vu quelque chose ?

— Hélas non, inspecteur.

Les épaules basses, le regard vide, Liam avale une énorme gorgée de café. Il sait déjà ce qui va suivre.

— Pourtant, vous avez mis trente minutes à traverser le jardin. Pourquoi tout ce temps ?

— Allons droit au but, inspecteur. J’imagine que vous savez que j’avais rendez-vous avec Olivia Vogel ?

— Pour être franc, je l’ignorais. Mais c’est bien du meurtre d’Olivia Vogel que je voulais vous parler.

— Je n’y suis pour rien. Je l’ai rencontré, nous avons discuté, assis sur un banc. Quand je l’ai laissé, elle était en parfaite santé.

— Personne ne vous soupçonne, monsieur Gambier.

« Pour le moment ». La menace voilée résonne dans le silence.

Liam a l’opportunité de poursuivre, mais l’homme, écrasé sur sa chaise, ne la saisit pas. Edgar continue.

— Est-ce que vous connaissiez bien Olivia ? C’était une amie ?

Liam s’agace de ce nouveau détour. Il semble sortir d’un long sommeil et se redresse.

— Inspecteur, passons le *bullshit*, vous voulez bien ? Vous voulez savoir si j’avais une relation avec Olivia ? Et bien, demandez-le directement ! La réponse est « non ». Je ne la connaissais pas. Nous avons échangé par mail. Je ne l’ai croisé qu’une seule fois auparavant. C’est… c’était juste une source. Enfin, plus que ça, une lanceuse d’alerte. Elle était écœurée par les activités… annexes de son mari. Elle voulait les dénoncer.

— Alors, pourquoi ce rendez-vous, ce jour-là, monsieur Gambier ?

— Elle devait me remettre des documents. Hélas, elle n’a pas pu les récupérer pour me les apporter comme promis.

— Des documents comme ceux-là ?

Edgar ouvre un tiroir et en ressort la pochette trouvée dans la chambre des Vogel. Pour appuyer son point, il ouvre le dossier, à une page au hasard, attrape un tableau de transaction et tend la feuille à Liam. La surprise marque son visage. Il saisit la page, la lit avec avidité, comme s’il souhaitait en mémoriser le contenu.

— Où l’avez-vous trouvé ? demande-t-il en la reposant sur le bureau.

— Ça veut dire oui ?

— Oui. C’est bien le dossier qu’Olivia devait me remettre, les détails d’activités cachées de son mari.

— Pourquoi vous, Liam ? Pourquoi à Paris ?

— Elle m’a choisi parce qu’elle est française, que je suis français et que je travaille pour le New York Times. Elle voulait un journaliste qui puisse sortir l’affaire aux États-Unis, mais elle se sentait plus en sécurité ici, en France. Elle était chez elle.

— Très bien, Liam. Je comprends qu’Anthony est riche et influent. Vous marchiez sur des œufs. Avez-vous essayé de lui parler, d’avoir sa version ?

— Inspecteur, est-ce que vous me demandez si j’ai vendu Olivia à Anthony ? Soyez plus direct, s’il vous plait ! Vous pensez que je l’ai fait tuer ?

— L’avez-vous fait, Liam ? Avez-vous poussé Olivia dans la gueule d’Anthony Vogel ?

Edgar avait haussé le ton. Liam Gambier encaisse le coup avant de répondre.

— Je n’en sais rien, inspecteur. Pas volontairement, en tout cas. Pourquoi est-ce que je me terre chez moi depuis deux semaines ? Pourquoi, est-ce que je ne viens vous voir que maintenant ? Parce que je me pose cette même question. Est-ce que j’ai été imprudent ? Alors, bien sûr, je n’ai pas contacté Anthony Vogel, je ne suis pas stupide. Mais j’ai fait des recherches. Est-ce suffisant pour avoir attiré son attention ? Peut-être. Est-ce que j’ai fait une bourde ? Je me pose cette question en boucle depuis qu’Olivia était morte.

— Vous pensez qu’Anthony Vogel l’a tuée ? Ou plutôt qu’il l’a fait tuer ?

— En doutez-vous, inspecteur ?

---

Dans tout interrogatoire, il y a un point de bascule, une question, une réponse, qui oriente l’enquête dans une voie ou une autre. À cette croisée des chemins, le choix est critique, il cristallise les positions de manière définitive. Le silence a rempli la pièce. Il dure, s’éternise. Edgar sait qu’ils ont atteint cet instant, et il en est le seul maitre. D’habitude, son partenaire peut l’aider. Ils s’appuient l’un sur l’autre. Avec l’habitude, ils se connaissent, se comprennent sans se parler, et décident ensemble, d’un regard.

Pas cette fois. Les yeux d’Antoine disent qu’il est impuissant qu’il manque de recul. Il est encore en train de digérer les informations qu’il vient de découvrir.

Edgar enchaine :

— Vous connaissez bien le dossier, Liam ? On n’a pas trouvé à quoi correspondent ces documents ? Vous savez ce qu’ils représentent ? Vous savez quoi en faire ?

— Je travaille sur le sujet depuis des semaines, inspecteur. Ce dossier contient les pièces qui me manquent, les pièces qui relient Anthony à divers trafics, à de l’évasion fiscale, mais surtout à une société sans scrupule qui vend des logiciels sous embargo à diverses dictatures. Anthony développe des outils informatiques pour garder les opposants à l’œil. Ce sont ses logiciels espions qui ont conduit à la prison ou à la mort des dizaines de journalistes, d’hommes et de femmes politiques. Pour moi, c’est comme du trafic d’armes.

— Donc, Olivia avait la clé, le dossier essentiel pour sortir l’affaire ?

— Oui, le dossier contient les preuves qui me manquent. C’est du solide, le journal va me suivre.

D’un geste brusque, Edgar avale le fond de sa tasse et se lève.

— J’ai besoin de plus de café. Antoine, tu m’accompagnes ?

Pour toute réponse, Antoine hausse les épaules et lui jette un regard interrogateur. « Mais qu’est-ce que tu fous ? »

— Merci, poursuit Edgar. Et détends-toi. Je pense que l’on peut faire confiance à monsieur Gambier. Je suis sûr qu’il ne prendra pas de photos de ce dossier, car il doit bien avoir sa propre copie de son côté. N’est-ce pas monsieur Gambier ?

C’est au tour de Liam de rester interloqué.

— Tu vois, Antoine. Il n’y a aucune information dans ce dossier dont monsieur Gambier ne dispose déjà. Liam, nous vous remontons aussi un café ? Et ne vous impatientez pas trop, on en a pour une bonne demi-heure.

---

Deux jours plus tard, le New York Times ouvre sa « Une » sur les activités troubles d’Anthony Vogel. Le milliardaire se retrouve sur la sellette. En campagne à Chicago, le candidat démocrate à la présidentielle demande des comptes aux Républicains sur leur encombrant ami. L’avocat d’Anthony doit avoir autre chose à faire que de valider les photos pour la police.

L’affaire Vogel est sortie grâce à Liam. Edgar lui en sait gré, cet article devait être publié. Pourtant à Paris, l’enquête continue. Edgar a fermé les yeux juste un instant. Il a donné à Liam ce dont il avait besoin, mais le journaliste n’est pas tiré d’affaire. Peut-être la justice trouvera-t-elle à redire sur son attitude après le meurtre ?

Edgar pense toujours à Olivia. Elle a pris tous les risques pour sortir ce dossier. À son échelle, Edgar a pris sa part en retour. Il a accompli une des dernières volontés de la jeune femme, mais il n’a pas encore fini son boulot. Il lui reste à coincer son meurtrier. Elle allait balancer son mari, mais pour l’instant, les preuves manquent. Anthony ne l’a pas tué lui-même. Pour un bon avocat, le doute est raisonnable.

Edgar ne baisse pas les bras, mais il manque hélas de nouveaux éléments. Sans grand espoir, il lance un calcul avec les enregistrements de la vidéosurveillance de l’hôtel, les derniers fichiers dont il disposent.

Alors qu’il patiente, on frappe à la porte du bureau. Edgar, Antoine et leur machine sont devenus une attraction au « 36 ». Des collègues de divers services défilent régulièrement dans le bureau pour voir ce que cet ordinateur a de si spécial. Le visage d’Adèle se glisse à travers la porte entrebâillée.

— Alors, cette démo ? J’attends toujours, lui lance-t-elle.

Edgar est décontenancé, mais il saisit sa chance.

— C’est possible maintenant, lui répond-il. Donne-moi quelques minutes pour te faire une place.

Il dégage le siège à côté de lui et entasse les dossiers qui s’y trouvent sur la pile sous la fenêtre. Il invite ensuite Adèle à le rejoindre.

Antoine s’approche également.

— Antoine, enchanté.

Adèle s’installe sans répondre. C’est la machine qu’elle vient voir.

— J’ai assemblé des composants existants pour créer mon logiciel. Traitement du bruit, reconnaissance de formes, reconnaissance faciale, réseau de neurones pour créer des animations, moteur de recherche et d’analyse textuelle, etc. Je n’ai rien inventé, vraiment. Je réutilise, je recycle.

— Détends-toi. Je sais ce que cela implique. C’est un boulot énorme de connecter tout ça. Le code qui sert de glue n’est pas trivial, c’est un vrai moteur de décision.

— Bon admettons, concède Edgar. La machine nous a aidés dans l’affaire Vogel. Une lanceuse d’alerte assassinée par son mari.

Edgar reprend les faits et l’enquête depuis le début, il insiste sur toutes les fois où la machine les a débloqués.

— J’ai moi-même été surpris de sa capacité de corrélation, poursuit-il. Regarde cette vidéo dans la chambre d’hôtel. Elle a reconstitué ce qui s’est probablement passé. Elle nous a permis de trouver le dossier caché.

Adèle se contente d’écouter.

— Et cette vidéo. C’est celle où elle a repéré le journaliste Liam Gambier à l’entrée du parc.

Adèle reste silencieuse. Edgar est de plus en plus nerveux.

Antoine lui-même est mal à l’aise :

— On n’aurait jamais réussi sans la machine d’Edgar, ajoute-t-il

Les mains tremblantes, Edgar ferme les fichiers vidéos pour montrer le code source de son logiciel. D’autres fenêtres s’ouvrent alors à l’écran. L’Agent 36 a décidé de surprendre Edgar une nouvelle fois.

Les trois enquêteurs se rapprochent ensemble de l’écran.

La première vidéo est prise dans le hall de l’hôtel. Anthony Vogel s’avance vers un homme. L’homme porte un sac de sport qui détonne dans cet endroit chic. Anthony lui serre la main, puis il s’agite, semble l’engueuler, regarde autour de lui inquiet et le pousse vers la sortie.

Dans la seconde vidéo, le même homme entre dans le parc à la suite de Liam. Sur la troisième vidéo, l’homme quitte le parc précipitamment. Il vient certainement d’assassiner Olivia. Ces preuves qui lient l’assassin à Anthony Vogel plante les derniers clous sur son cercueil. Le milliardaire a perdu, il est fini.

Personne n’ose briser le silence. Même Adèle qui est étrangère à l’affaire comprend la portée de ce que vient de trouver l’Intelligence Artificielle. Une dernière fenêtre s’ouvre alors, le casier judiciaire du meurtrier, Jérémy Féret, petit délinquant, trafiquant de drogue bien connu des services de police. Il est à l’évidence désormais mercenaire.

Adèle donne un tour inattendu à la conversation.

— Et elle a un nom, cet IA ?

Edgar réfléchit. Longuement. L’IA a désormais pris vie à ses yeux. Sur son bureau, près de l’écran, la photo d’Olivia est toujours là. Elle le fixe. Son regard, son sourire semblent avoir changé. Plus direct, plus franc. Plus serein aussi.

— *Elle* a un nom, oui, répond finalement Edgar. *LivIA*. Avec IA pour Intuition Artificielle.

— Et bien, Edgar, je pense que livIA et toi devriez rejoindre l’équipe cyber.

Les jambes d’Edgar tremblent. Il s’assoit. Mal à l’aise, il se tourne vers Antoine. Son collègue sourit et l’encourage d’un pouce levé.

Alors, Edgar accepte la proposition sans un mot, d’un simple hochement de tête. Il se relève. Il est fébrile, s’agite, hésite à prendre Adèle dans ses bras. Il tend finalement sa main à la jeune femme. Une longue poignée de main conclut leur accord.

Il faudrait certainement de la paperasse et un peu de temps, mais Edgar ne doute pas de son futur. Adèle est une légende, elle obtient ce qu’elle veut. Edgar et son logiciel, sa partenaire artificielle, vont constituer la première équipe d’enquêteurs hybrides. Edgar et LivIA forment un « centaure », un nouvel être mi-homme mi-machine appelé à marquer l’histoire de la police scientifique.