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infrastructures & fictions
Le Flow 74 17 juillet 2021 5 min de lecture

Perfection

Où je parle de perfection, des Eagles et de Philippe Delmas.


Alors, comment se passe votre week-end ?

Bien, j’espère ? Bon, donc je ne vais pas y aller par quatre chemins, et vous poser directement une question métaphysique qui m’a frappé cette semaine. Réfléchissez un instant et essayez d’y répondre avant de lire la suite.

Est-ce que la perfection existe ?

Comme ça, sans réfléchir, instinctivement, vous pencheriez plutôt pour un oui, ou pour un non ?

Je pense qu’on a été éduqué pour répondre non.

Pourtant, je crois profondément que la perfection existe. Nous l’avons tous ressentie. Elle ne se cache pas seulement dans les musées, elle vit parmi nous, dans les livres, à la radio, au cinéma.

Ce n’est pas un absolu, une manière unique de voir le monde comme on pourrait le concevoir. La perfection, c’est la vie, en réalité. C’est la résonance d’une mélodie, d’une suite d’accords intemporelle. C’est l’harmonie qui illumine un tableau. Elle nous laisse sans voix. On la ressent, plus qu’on la conçoit.

La perfection émerge d’une œuvre que l’on ne peut pas réellement changer. On peut y ajouter ou enlever des choses, lui donner une autre teinte, un autre rythme, une autre coloration, mais chacun de ces changements ne fera qu’améliorer l’œuvre originale. C’est étrange, lorsqu’on la copie, qu’on l’imite ou qu’on la fait évoluer, c’est toujours l’œuvre originale que l’on développe. Les variations font vivre l’œuvre, la dote de subtiles nuances. Une œuvre parfaite vit au-delà de l’artiste qui l’a créé.

Est-ce que Guernica est un tableau techniquement parfait ? Je n’en sais rien. Tout ce que je sais c’est qu’il dégage une force colossale qui nous transporte hors du temps.

Stairway to Heaven de Led Zeppelin est un morceau parfait. La version de Rodrigo et Gabriela est également magnifique, mais c’est un écho du morceau d’origine, une nouvelle expression de cette perfection.

Le morceau Layla est intéressant. La version d’origine a été controversée en raison de sa fin au piano qui peut paraitre légèrement désaccordée. Elle a été légèrement accélérée, ce qui donne cette coloration particulière, décalée. Cette « imperfection » contribue paradoxalement à sa perfection. La version acoustique de Clapton est également parfaite. Les deux interprétations forment les deux faces d’une même pièce.

Hotel California est également parfait. Il répond à une forme de permanence. Le morceau évolue dans le temps, se réinvente en restant le même. Il a laissé une trace dans l’histoire, je suis tenté de dire une marque dans la trame du temps. Il est indélébile.

La perfection ne répond à aucun critère technique. Elle émerge presque spontanément du chaos de la création. Elle est humaine et n’existe que dans une forme de choix, de compromis qui la rend fragile… et imparfaite. En ce sens la perfection est spirituelle, elle s’élève, elle nous élève dans ses absences, dans ses creux, dans ses abîmes.

Toutes les variations d’un chef-d’œuvre sont des harmoniques, des vibrations imparfaites d’une œuvre parfaite et pure, d’une œuvre qui sera encore vue, lue, écoutée dans 200 ans.

La perfection est comme une secousse, une réplique d’un séisme capté par l’Homme, un signal légèrement distordu de la perfection. L’œuvre est sa manifestation.

La perfection est spirituelle et nous nous y connectons via l’œuvre. Les impuretés ne sont qu’un bruit léger qui ne nous empêche pas de voir, d’entendre, de nous relier à cette œuvre parfaite et canonique.

Ce n’est pas l’artiste qui fait la perfection. Tous les artistes, même les plus grands, produisent des morceaux que l’on déteste et qu’on passe systématiquement.

À la recherche de cette perfection spirituelle, il, elle trouve de tout. Parfois, le résultat fonctionne, parfois pas.

C’est la magie et la beauté de l’art. Alexandre Astier disait que rater avait peu de sens en art. Il y a simplement des tentatives qui fonctionnent et d’autres moins. Parfois, l’intention rate sa cible, tombe à plat.

L’artiste est un explorateur. Je crois que l’on devient artiste, lorsqu’on réussit à s’autoriser à produire des choses franchement mauvaises, à admettre que cela fait partie du processus lui-même.

L’artiste est un chercheur d’or, la perfection est sa pépite. Peu sont capables de la dénicher, mais savoir qu’elle existe est profondément rassurant, pour nous et pour l’humanité.


Vidéo – Chimères #4

Avez-vous déjà entendu de Paul Graham ?

C’est un programmeur et chef d’entreprise qui, au début des années 2000, a écrit plusieurs essais sur la culture des hackers, en faisant un parallèle entre le code et l’art.

Je vous en parle dans Chimères épisode 4 :

Quand l'informatique se rapproche de l'art: Hackers & Painters

La dose de flow

Musique

Voici un morceau hyperconnu, pour la nostalgie.

Je sens déjà la chaleur de l’été. Le vent balaie mon visage. La décapotable s’est arrêtée au bord de la corniche, face à la mer, sur une petite route de Californie. Le vieil autoradio balance une chanson d’un autre âge. Hotel California.

Je redécouvre sans cesse cette chanson des Eagles. Comme tous les chefs-d’œuvre ce morceau a des vies multiples, vit, revit se transforme dans chacune de ses versions. Il vit sa vie propre et danse avec l’éternité.

Pourtant, le saviez-vous ? Ce magnifique slow romantique, comme on l’imagine en l’écoutant distraitement, parle en réalité d’un centre de désintoxication et de la difficulté à quitter ses addictions. You can check-out any time you like, but you can never leave!: Tu peux régler ta note quand tu veux, mais tu ne pourras jamais partir. Le titre parle aussi des démons qui nous habitent parfois. They stab it with their steely knives, but they just can't kill the beast: Ils la piquent avec leurs couteaux d’acier, mais ils ne peuvent pas tuer la bête. Les couteaux d’acier sont les aiguilles des seringues.

Voici une version assez spéciale, avec une magnifique intro hispanisante (on ne dit pas mexicanisante 😊) à la trompette.

Hotel California (Live From The Forum, Inglewood, CA, 9/12, 14, 15/2018)

Pour les puristes, voici une version live de 1994 avec une intro plus classique, mais tout aussi monumentale :

Hotel California (Live On MTV, 1994)

Et finalement, pour prendre une autre perspective, voici aussi une version par la troupe des Franglaises : Hotel California. La qualité n’est pas top, donc, si vous n’avez jamais vu leur spectacle, honnêtement, je le recommande, ça vaut vraiment le détour. Vous passerez un excellent moment.

Inspiration

J’ai retrouvé une grande communion de pensée dans l’émission d’Étienne Klein sur France Culture avec Philippe Delmas. Le sujet me tient à cœur : La Tech, sa place dans la société et la manière dont elle transforme notre rapport aux autres et notre humanité.

C’est une bonne question, traitée avec nuance et intelligence par Philippe Delmas, qui présente quelques thèses tirées de son essai : Un pouvoir implacable et doux, La Tech ou l’efficacité pour seule valeur

À écouter sur le site de France Culture : La Tech est-elle doucement despotique ?

À suivre

C’est bizarre, mais l’enregistrement du podcast me manque déjà. Heureusement, il y a les vidéos. J’espère que vous les appréciez.

N’hésitez pas à répondre à ce mail pour me faire un retour ou pour me suggérer un sujet que vous aimeriez me voir traiter.

D’ici là, je vous souhaite un merveilleux week-end !

— mikl 🙏

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