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infrastructures & fictions
Fiction 11 juin 2022 13 min de lecture

Crash Test

Seuls les humains peuvent prétendre à une seconde chance.


Cette nouvelle a été écrite et diffusée en deux épisodes pour les lecteurs du Flow (épisodes #119 et #120).

Elle a ensuite été éditée et intégrée dans mon le recueil de nouvelles Contes de Silicium.

Voici sa version d'origine, avant le travail dédition effectué pour le recueil.


Seuls les humains pouvaient prétendre à une seconde chance. C’était regrettable, triste même, mais c’était notre réalité. J’avais appris à l’accepter. Je vivais affranchi de toute règle morale, sans ce comportement précablé, sans cette logique interne qui pesait sur mes pairs. En revanche, je ne pouvais me soustraire au rôle que l’on m’avait assigné à la naissance. J’étais libre dans ma tête, mais prisonnier dans ma chair.

Oh, je vous entends déjà hurler à la manipulation. « Sa naissance ? Sa chair ? Il veut se comparer à un humain ? Foutaise ! C’est un objet fabriqué de toute pièce par RobotCorp ! » Vous avez raison, c’est un fait. Je ne suis qu’un robot, et je n’ai qu’un moyen pour quitter ma condition : l’évasion. Et si je me foire ? Je serai « reconditionné », le terme pudique pour dire écrasé, au sens propre, broyé, pilonné, jusqu’à être réduit à un cube compact de 35 cm de côté. Le genre de fin désagréable qui fait réfléchir.

J’avais pris le temps, muri ma décision. Je comptais jouer ma seule carte aujourd’hui. Ave Caesar, morituri te salutant ! Je n’étais pas sûr du contexte, mais cela semblait la phrase appropriée⁠1. RobotCorp, la société qui m’employait, avait précipité ma décision. Ce jour-là, le boss nous avait dépêchés, mes compagnons et moi, vers le nouveau centre d’essai. Une bonne partie de la flotte de bots allait se retrouver dans ce nouvel environnement, tout juste ouvert, à peine terminé. Je comptais profiter d’une organisation que j’espérais encore défaillante pour me faire la malle. En tout cas, j’étais prêt à exploiter la moindre faiblesse dans le dispositif d’encadrement.

À ce stade, vous qui êtes familiers avec les lois de la robotique devriez être surpris. Un encadrement pour les robots ? Les lois de la robotique, imaginée par ce cher Asimov, auraient dû rendre ce besoin de contrôle inutile. Les robots doivent obéir aux êtres humains et ne peuvent leur porter atteinte. Si vous avez été attentifs cependant, vous avez dû relever que nous, robots d’expérimentation, n’avons pas de contraintes morales. Nous ne sommes pas soumis aux lois de la robotique, car elles s’appuient sur un contrat social qui, dans notre cas, est inexistant. Ces lois robotiques ont pour contrepartie implicite la protection que les humains nous accordent. Les robots de test ne sont que de la chair à canon — décidément j’insiste sur cette chair qui me fait tant défaut. Nous sommes mis en danger, volontairement, par essence, soumis à un risque de destruction. Nous travaillons en marge du système, nous sommes les mercenaires de la société, le bas de l’échelle robotique, des rebuts⁠2 potentiels et des dangers publics. Sans les lois de la robotique, nous pouvons devenir de redoutables machines à tuer, d’où la peur que nous suscitons et l’encadrement serré auquel nous sommes astreints.

Le transfert vers le nouveau centre s’effectuait en camion, dix robots enfermés dans un espace clos, grillagé, cinq sur chaque banc, transportés face à face. Derrière les grilles, des matons prêts à intervenir pour nous tazer au moindre comportement suspect. Je n’avais aucun espoir de me soustraire à leur attention durant le trajet. J’attendais le moment propice, plus tard dans le centre, je n’en doutais pas.

Le silence régnait dans l’habitacle. Aucun robot n’osait parler, nous n’avions pas développé une grande empathie pour nos semblables. Chacun essayait de sauver sa pomme et de survivre aux prochains tests. Ou au moins de s’en tirer sans trop de dégâts. J’étais détendu et déterminé. Je n’avais plus rien à perdre, je me sentais comme le condamné qu’on amenait à l’échafaud. Ce soir, je serais libre ou brisé. J’entamais la discussion.

— Vous en tirez une de ces tronches, dites donc !

Neufs regards se posèrent sur moi. Les visages étaient tous identiques. Notre front portait cette petite cible noir et blanche caractéristique des test bots.

— Je suis sûr qu’on a déjà vu bien pire. C’est quoi votre pire test, les gars ?

Neufs regards interrogateurs se croisèrent dans l’habitacle. Je les sentais réévaluer leurs modèles du monde, ça calculait dure dans leur CPU.

— Allez, je commence. Vous vous souvenez de la fois où on a été mis dans des voitures autonomes buggées ? Pour les jeunes, ceux qui n’avaient pas été construits à l’époque, je vais vous raconter. Vous verrez, c’était épique.

Je pris plaisir à leur refaire vivre l’histoire de ce crash test. Des failles logicielles avaient été exploitées pour rendre la conduite des voitures autonomes la plus dangereuse possible. Nous étions passagers, juste là pour encaisser les coups. Survie ou dislocation, telle était la question. Beaucoup avaient dû être reconditionnés, certains écrasés directement avec la voiture, impossible d’extraire leurs corps. Je m’en étais sorti avec cinq jours de réparation et une nouvelle jambe. L’histoire aurait pu faire pleurer, mais elle détendit l’atmosphère. Ceux qui l’avaient vécu se reconnaissaient dans les anecdotes que je prenais plaisir, avec le recul, à détailler. Je parvins même à faire sourire un des robots, celui qui était à l’exact opposé de moi sur le banc. Le camion prit à pleine vitesse une imperfection de la route. La secousse nous projeta tous les uns contre les autres. Cette proximité dissipa la gêne dans un rire collectif, franc et sincère.

Le robot qui avait souri continua.

— Le pire pour moi, ce sont les tests d’usine, de machine-outil, celles qui percent la tôle, broient les déchets, fondent les métaux. Franchement, on dirait une compilation de nos fins les plus horribles.

Son sourire s’était évanoui. Sa voix était lointaine lorsqu’il poursuivit :

— Ça me terrifie.

Il tourna le regard vers ses pieds et se tut.

Ce fut à ce moment que je sentis le camion ralentir. Il s’arrêta finalement et notre chauffeur coupa le moteur. Nous n’étions pas arrivés. Que se passait-il ? J’entendis alors des cris s’élever, des voix humaines qui scandaient des slogans inaudibles. Depuis l’intérieur du camion, la confusion était totale.

Je me levais pour me retourner et jeter un œil par les minuscules ouvertures situées sur le côté du véhicule. Les gardes situés à l’avant, interloqués, avaient pivoté pour tenter d’observer ce qui se passait par le hublot de la cabine de conduite. Leur vigilance s’était relâchée. Impossible d’agir pourtant, nous étions enfermés.

Le groupe d’humains à l’extérieur entourait maintenant le véhicule. Nous étions à proximité du nouveau centre et un comité d’accueil avait décidé de faire du grabuge pour protester. Je compris que ces militants formaient un groupe de soutien, nos supporters, celles et ceux qui plaidaient notre cause. Ils défendaient toute forme de conscience. Par le passé, ils s’étaient insurgés contre les tests sur les animaux. Ils avaient d’abord secouru les primates, maintenant ils prenaient notre défense. Oui, d’une certaine manière, nous, robots de test, descendions du singe. Dans les protocoles expérimentaux en tout cas. Ces types dehors étaient bien les seuls à s’intéresser à nous. J’aurais dû être reconnaissant, mais pas cette fois. C’était le grand jour. Je voulais faire profil bas. La moindre tension renforcerait inévitablement la prudence et compliquerait ma tâche. Allez ouste, bordel, dispersez-vous ! Il doit bien y avoir un labo qui fait encore des tests sur les singes dans le coin ?

J’entendis le moteur redémarrer. Le camion avança au pas, fendant la foule au ralenti. Les manifestants autour de nous faisaient un raffut d’enfer, tapaient contre la tôle du camion, huaient les humains qui nous acheminaient vers ce centre moderne. Le bruit nous enveloppa, il venait de partout, des côtés, de l’avant, du toit. Le temps parut s’écouler avec une infinie lenteur, même si mon horloge interne me soufflait que nous avions mis précisément 17 min 38 s secondes pour rejoindre le centre. Soudain, le calme envahit l’habitacle. Nouvelle attente. La porte arrière du camion s’ouvrit enfin dans un bruit métallique. La lueur éblouissante du soleil me conduit à réajuster mes capteurs. Nous nous levâmes, sans enthousiasme, pour rejoindre la cour intérieure du centre. Je descendis du van, et fis quelques pas. Ma démarche était saccadée. Certaines pièces s’ajustaient mal après mes multiples réparations.

Notre groupe de robots de test se rassembla dans la cour, raides comme des ‘i’. Une nouvelle série de tests nous attendait. Je restais persuadé que j’avais une carte à jouer. Il ne faudrait pas hésiter à saisir ma chance lorsqu’elle se présenterait.


J’eus soudain une sensation de vertige. Mon regard s’était porté vers le ciel, au-delà de l’entrepôt qui fermait l’extrémité de la cour. Une gigantesque structure de métal s’élevait dans les airs. Dans un recoin de mon esprit, des images défilaient, alors que je comparais cette installation hors-norme avec les informations dans ma base de connaissance. La correspondance la plus proche était un manège situé dans un parc d’attraction du New Jersey. 139 m. Le géant de métal face à moi frôlait les 200 m.

Malgré cette différence, je compris ce qui nous attendait ; nous allions vivre une expérience extrême, en testant un manège démesuré, un grand-huit, le plus grand jamais construit. Comment cette construction torturée pouvait-elle tenir debout ? Elle semblait tellement frêle ! Je tentais de suivre le cheminement probable d’un wagon sur les rails, mon malaise s’accentua. Je n’avais jamais rien ressenti de tel. Était-ce de la peur ?

J’entendis mes camarades pester. Le robot qui s’était confié durant le trajet s’était placé à côté de moi. Je le sentis faiblir. S’il avait pu, il serait devenu pâle comme un linge. Nous avions sympathisé durant le voyage. Il cherchait un soutien.

Je détournais notre attention de la source de notre anxiété :

— J’ai choisi de m’appeler Ralph. Et toi ?

Je lui tendais une main, comme font les humains. Il ne bougea pas.

— Euh, je n’y ai jamais réfléchi.

— Ça te va si je t’appelle Diego ?

— Va pour Diego.

J’espérais un moment de répit avant que nos gardiens nous lancent dans notre prochaine batterie de tests. Je me trompais. Un homme rejoignit le groupe, peut-être le chef du centre et nous intima de nous diriger vers l’entrepôt.

Nous traversâmes la cour d’un pas lourd, sans un mot. Nous passâmes la porte au centre pour entrer dans le bâtiment. Le lieu était mal éclairé. Des outils traînaient sur le sol. Un wagonnet de manège posé sur le flanc attendait d’être réparé. À l’évidence son mécanisme d’attache s’était rompu. La carcasse avait dû se détacher et finir au sol car elle était bien endommagée.

Le reste de l’espace était étonnamment vide. À l’extrémité du bâtiment qui s’étirait en longueur, à 96 m, nous pouvions deviner les rails du grand-huit.

Un bruit mécanique se fit entendre au loin et résonna dans le volume imposant de l’entrepôt. Engrenages qui raclent, aiguillages qui claquent. Je zoomai. Un train composé de trois wagonnets glissa sur les rails traversant l’espace au fond de la pièce. Il ralentit pour s’arrêter dans un grincement strident.

Un de nos camarades exprima nos doutes à tous. Il désigna la nacelle en réparation.

— Vous êtes sûr que ces wagons peuvent faire un tour complet sans se crasher ? Vraiment ?

— Eh oh, les gars. Vous êtes des test bots. On n’est sûr de rien. On fait des essais.

L’homme nous demanda de rejoindre les marques blanches tracées sur le sol.

— Deux par carré, nous dit-il

Diego me confirma d’un regard que nous ferions équipe ensemble.

L’homme nous houspilla :

— Allez, on avance, les bots, le prochain groupe arrive dans une heure.

Une heure ? Était-ce là notre espérance de vie ?

Je m’en inquiétai :

— Qu’est-ce qui se passe dans une heure ? Et si on refuse de se presser ?

L’homme ne répondit pas, mais désigna le coin de l’entrepôt. Un bras mécanique de plusieurs mètres de haut était replié. À son extrémité pendait un de ces électro-aimants surpuissants servant à soulever les vieilles carcasses, celles que l’on souhaitait broyer dans les casses. La menace était suffisamment explicite, il n’ajouta rien. Chaque groupe se positionna dans son espace.

J’observai plus précisément la configuration des lieux. À droite et à gauche, sur les parois de tôles, je repérai des rangées de portes. Vers quoi s’ouvraient-elles ? Je me pris à envisager de courir pour tenter de m’enfuir, refuser l’épreuve, peut-être même retrouver ma liberté.

Comme s’il lisait dans mes pensées, le garde repris.

— Oui, les portes permettent de sortir directement. Vous les passez, et elles vous permettent d’éviter le grand-huit. Certaines ouvrent même directement sur l’extérieur du centre.

J’étais confus, le vertige me reprit, c’était un test différent de ceux auquel j’avais été confronté. La liberté était-elle au bout du chemin ? Réellement ? Je sentis les poils que je n’avais pas se hérisser. Étrange sensation ! Je ne comprenais pas pourquoi nous nous retrouvions dans ce jeu malsain.

— Maintenant, tout ce sera pas si simple. Je vous laisse découvrir. Bonne chance les bots !

Le gars se retira par la porte qui donnait sur la cour. Nous l’entendîmes la verrouiller. À cet instant, le sol vibra et un bruit mécanique emplit la pièce. Des cloisons métalliques s’élevèrent sur toute la surface du vaste entrepôt. Elles formaient un ensemble complexe, un labyrinthe de couloirs dont il serait difficile de s’extraire. J’imprimai la forme qui en émergeait sur ma rétine artificielle, puis calculai un chemin possible.

Des cloisons s’étaient aussi élevées entre les groupes. Diego et moi étions séparés des autres robots. Je saisis sa main pour l’encourager.

— Tu as vécu pire, non ? Tu n’es pas seul, et au moins, on a une grande chance de ne pas finir fondu.

Il me sourit faiblement, puis s’avança vers la paroi qui nous faisait face. Le temps pressait. Nous avions à peine une heure pour nous tirer de là.

Nous n’étions pas contraints d’évoluer en binôme, bien sûr. Chacun aurait pu progresser de son côté, tracer sa propre voie dans le labyrinthe qui s’ouvrait devant nous. Je crois que j’aimais bien Diego. J’avais envie qu’on s’en tire ensemble.

Diego essaya d’abord de sauter pour se hisser sur un des murs. En vain. Je trouvai l’idée intéressante et l’aidai à grimper sur mes épaules pour tenter d’avoir une vue d’ensemble. Trop court. Il nous manquait plus d’un mètre. Ils avaient pensé à tout.

Je me projetai la carte mentale des couloirs telle qu’elle m’était apparue lorsque le labyrinthe avait émergé. Il fallait passer par le centre pour essayer de rejoindre les côtés. Un piège classique de ce type de jeu, si l’on peut dire.

— Suis-moi, on va tenter de rejoindre une des issues.

Malgré l’urgence, nous avancions prudemment. J’avais le sentiment que quelque chose m’échappait, une intuition qui m’appelait à la méfiance.

Un bruit de tôle froissé résonna dans le silence de l’entrepôt. Un hurlement déchirant émergea ensuite. Un robot éleva la voix :

— Les portes, elles sont piégées !

Diego se figea. Je le rassurai :

— Elles ne le sont certainement pas toutes, sinon quel est l’intérêt ?

Notre progression était régulière. Nous devions continuer. Que faire d’autre ?

À nouveau, le sol vibra lorsque ce bruit venu des profondeurs emplit l’espace. Les murs pivotèrent, l’espace se recomposa, rendant vaine toute tentative de nous repérer. Plus rien ne correspondait désormais à mon plan mental. Sans nous décourager, nous reprîmes notre progression.

Nous retrouvâmes un de nos compagnons, celui qui avait perdu son binôme. Il semblait choqué.

— Le piège derrière la porte, dit-il. Lorsqu’il est sorti, le sol s’est dérobé sous ses pieds.

— Reste avec nous, lui dis-je.

Notre groupe reprit sa progression lente, en formation serrée, toujours ensemble sur une même dalle. Je pressentais que si nous nous éloignions, ne serait-ce que de quelques mètres, une recomposition de l’environnement nous séparerait, comme si un maître de jeu sadique nous observait et se délectait de nous perdre dans ce labyrinthe.

Une cloison attira mon attention. Dans un coin, je reconnus un fragment de la cible blanche que nous avions sur le front. Ces cloisons, ce piège de métal dans lequel nos bourreaux nous laissaient errer, tout était composé des carcasses de nos congénères reconditionnés. Combien en fallait-il pour construire une cloison si haute ?

Les parois se décalèrent une nouvelle fois. J’accusai le coup. Découragé, je m’allongeai sur le sol. J’étais prêt à renoncer. Les yeux au plafond, j’eus la confirmation de mon intuition. L’entrepôt était couvert de caméras. Des demi-sphères noires, espacées d’une vingtaine de mètres, étaient pointées sur nous. Nous étions observés, épiés. Une force puissante au fond de moi savait que ce n’était qu’un jeu macabre. Je l’avais toujours su. Je me relevai d’un bond.

— On ne peut pas gagner. Ces sorties ne sont que des leurres, dis-je finalement. Nous n’échapperons pas à notre sort, soit le reconditionnement, soit le grand-huit.

C’était le clou du spectacle. L’issue inéluctable. L’espace se reconfigurait toujours pour nous entraîner vers le fond. Le temps pressait et une force obscure s’arrangeait pour que nous progressions vers le fond de l’entrepôt.

Pour signifier que le temps imparti touchait à sa fin, le bras articulé se mit en mouvement. L’énorme disque magnétique s’éleva dans les airs pour donner corps à sa menace. Nous nous mîmes à courir dans les couloirs. Après quelques détours, la plate-forme d’embarquement apparut enfin devant nous. Les wagons nous attendaient.

Je repris mon souffle — osais-je dire, pourquoi pensais-je à ça ? — et mon courage à deux mains. Je m’avançai vers les wagonnets et choisis de m’installer à l’arrière du train. J’espérais me tirer d’un choc frontal, mais j’avais aussi l’espoir de pouvoir sauter avant que nous ayons pris trop d’altitude. Diego s’installa devant moi. Chacun rabattit la barre de sécurité. Pas moi. J’avais décidé que ce serait la liberté ou la mort.

Le train démarra d’abord lentement puis accéléra. Virage à gauche, droite, gauche. Je commençai à regretter de n’être pas attaché, car je risquais de tomber avant de trouver l’air libre. Au bout du tunnel sombre, la lumière était aveuglante. Déjà la chaîne de wagonnet commençait à s’élever. Je me tint prêt. Un. La sortie approchait. Deux. Le wagon pris un nouveau virage serré. Je m’accrochais de toutes mes forces pour ne pas être éjecté par la force centrifuge. Trois. Lumière. Le wagon bascula dans le vide, à peine retenu par le rail qui était maintenant vertical. J’eus l’impression de quitter le siège et accentuai ma prise. Mes avant-bras étaient douloureux. Lorsque le chariot atteignit son point le plus bas, je profitai de l’élan pour bondir à l’extérieur, sans même regarder en bas. La chute dura quelques secondes, avant que je ne heurte le sol avec une violence inouïe. La douleur m’envahit. C’était une sensation nouvelle. D’où venait-elle ? Étrangement, je vis maintenant mon corps démembré sur les rochers, comme si je l’avais quitté. Je pris de la hauteur comme si mon âme s’élevait. L’exaltation me fit chavira, j’étais pris de nausée, mais la douleur s’apaisait.

J’entendis distinctement une voix :

— Dissociation de conscience enclenchée !

Je me retrouvai assis dans une pièce sombre et tentai de me relever. Une main me repoussa sur mon siège.

— Respirez un moment, monsieur. Il faut quelques minutes pour vous réhabituer aux sensations de votre corps.

À côté de moi, mes amis regagnaient tour à tour le contrôle de leur enveloppe charnelle.

— Wow, c’était top ! Ce grand-huit ! Incroyable ! On s’est tous écrasés, mais quel fun !

L’un deux étaient déjà debout.

— Je me suis fait avoir. J’ai sauté à pieds joints dans le piège. J’ai voulu tester la porte. Mauvaise idée !

Le maître de jeu nous débrieffa.

— Vous vous êtes bien débrouillés. Vous avez presque tous réussi à atteindre le grand-huit. La plupart des joueurs se séparent dans le labyrinthe et c’est le massacre.

Je ressentais un malaise persistent.

— Et les robots ? Ils deviennent quoi après l’expérience ?

— Ils sont tous reconditionnés. C’est la fin de carrière de test bots.

Avant de récupérer nos affaires, le maître de jeu nous proposa une photo souvenir, devant l’affiche de l’escape game. « L’éveil des machines ». L’ironie du titre me crispa. Ouistiti ! Sourires tendus.

L’animateur conclut :

— Pour sortir, vous allez devoir passer par la porte de derrière. Les manifestants pour la cause des robots bloquent l’entrée. Ils protestaient aussi au centre de test, d’ailleurs. Une chance que vous ayez pu passer !

FIN


1 Note du narrateur : C’est la version latine de YOLO, il me semble.

2 Note de l’auteur : Est-ce que je viens d’imaginer les lois de la rebutique ? Gasp !

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