La créativité, de l'intime à l'universel

La créativité, de l'intime à l'universel

Créativité

Comparer des valeurs, c’est simple, non ?

Dans notre région du monde, pour mesurer les distances et les poids, nous utilisons le système métrique. Pour comparer la richesse, nous avons inventé les devises. Etc.

Et pourtant, c’est compliqué. Notre relation aux grands nombres, de l’infiniment petit à l’infiniment grand n’est pas intuitive. Nous ramenons tout à notre propre échelle, à ce que nous connaissons, par nature. Comprendre des différences de plusieurs ordre de magnitude demande un effort d’analyse.

Par exemple, cette animation, à l’échelle, de la richesse de Jeff Bezos, le patron d’Amazon, permet de replacer en perspective notre difficulté à saisir et comprendre les grands nombres : Wealth shown to scale. Allez voir, c’est édifiant.

Cette difficulté de compréhension définit notre rapport au monde.

Le monde est vaste, c’est une donnée intuitive. Si le Tour du Monde en 80 jours à tant fait rêver, c’est que c’est un défi, une aventure en soi.

Pourtant, on a tendance à l’oublier, car tout nous rend claustrophobes sur cette planète.

Le savoir déjà. Savoir que nous vivons sur un petit caillou, un grain de poussière perdu dans un univers gigantesque, nous donne l’impression de vivre sur une minuscule planète perdue dans l’immensité.

Les informations ensuite, lorsque ce qui se passe à un point du globe peut avoir des conséquences ailleurs. La guerre est à nos portes, les virus se propagent en pandémies. Un monde interconnecté donne un sentiment de dépendance, d’enfermement.

La démocratisation des habitudes de voyage, la possibilité de se traverser la planète en quelques heures, au pire quelques dizaines d’heures, donne l’impression que le reste du monde est très proche de nous.

Les réseaux sociaux, enfin. Facebook ambitionne de connecter l’ensemble de la population de la terre. La théorie des six degrés de séparation devient concrète avec internet et donne l’impression de vivre dans un village dans lequel tout le monde se connaît.

Les réseaux sociaux amplifient les drama, montent en épingle chaque micro-événement. Ils nous enferment dans un panopticon, une prison mentale où l’on se sent observé en permanence.

Le monde est grand et nous avons parfois l’impression d’étouffer.

Pourtant, lorsqu’on y réfléchit, même les plus connectés d’entre nous interagissent avec un nombre limité de personnes. Je ne parle pas d’audience, mais d’amitiés ou au moins de connaissances. Nous connaissons des dizaines, des centaines, peut-être quelques milliers de personnes pour les plus actifs. Le monde accueille presque huit milliards d’habitants. Disons que les personnes les plus influentes connaissent réellement 0,000 000 4 %. Ça paraît peu, non ? Personne ne peut entrer en contact avec tout le monde en une vie.

On sait qu’on peut traverser le monde, on découvre des villes à l’autre bout de la terre, mais on a oublié que notre échelle humaine a longtemps été celle-là, un monde où il faut deux semaines pour aller à Toulouse : Temps de parcours depuis Paris au XVIIIe siècle.

Un pas devant l’autre, un jour après l’autre, combien de temps nous faudrait-il pour en faire le tour ? Nous n’aurions sûrement pas assez de toute une vie.

D’une certaine façon, nous ne vivons pas à la bonne échelle. Nous sommes obsédés par une aspiration au grand qui nous donne le vertige. Et nous en venons à utiliser la méditation, la lecture, les retraites, les vacances, sont là pour nous aider à recalibrer notre place dans le monde, à remettre notre propre échelle en perspective.

Pourquoi je vous en parle ?

Car c’est important pour la créativité.

Est-ce qu’il est possible de rêver trop grand ?

Bien sûr !

La créativité peut se perdre dans un univers des possibles, immense, qui donne le vertige, le sentiment de s’y fourvoyer, de s’y noyer.

En revanche, la créativité s’épanouit dans la concentration, le focus, la précision et le spécifique. C’est le travail de l’artiste, du peintre ou du romancier, c’est sa force. Parler du particulier pour dire l’universel, presque par accident.

La tentation du plus nous guette toujours. Mettre plus de personnages, de rebondissements, traiter plus de thèmes, couvrir plus de lieux dans une intrigue, au risque de courir après l’immensité du monde sans pouvoir la saisir.

Il y a une grande valeur à réduire, à voir plus petit, plus fin, plus spécifique, en se concentrant sur l’humain. En se replaçant à la bonne échelle, la nôtre, pour faire le pont entre l’intime et l’universel.


Cet article a été partagé avec les abonnés à ma lettre hebdo, le Flow, dans le Flow #116.