La page blanche est libératrice

La page blanche est libératrice

Écriture

Ce symbole de l’autrice, seule face au vide de la page, sommée d’invoquer immédiatement des idées pour noircir le papier, pour faire naître l’histoire, est un mythe.


La page blanche est libératrice.

C’est une idée contre-intuitive.

Ce symbole de l’autrice, seule face au vide de la page, sommée d’invoquer immédiatement des idées pour noircir le papier, pour faire naître l’histoire, est un mythe.

Je ne crois pas au syndrome de la page blanche.

Cette peur nous vient probablement de l’école, du tant redouté contrôle, de ce moment où le sujet tombe et où nous avons quatre heures pour trouver des choses pertinentes à raconter sur le thème.

Aujourd’hui, nous ne sommes plus des élèves. Nous avons un passé, un vécu, des voyages, des lectures, une mémoire, bref, toute une vie à invoquer dans nos textes. La page blanche n’est plus si impressionnante.

Bien au contraire, je la recherche désormais. Pourquoi ? Car elle me libère du poids du texte.

Lorsqu’on écrit un texte long, on a une masse de notes impressionnante, un plan, des concepts, des idées pour entremêler les fils de l’intrigue, des thèmes que l’on souhaite développer. Et puis, il y a le texte déjà écrit.

Lorsque j’ouvre mon environnement de travail avec tous ces éléments, j’ai remarqué que j’avais tendance à me noyer. Je relis des bouts précédents pour me remettre dans le contexte, quelques notes sur la scène que je dois écrire, des notes générales. Souvent d’autres idées me reviennent et j’ajoute des notes, encore et encore. Lorsqu’enfin j’écris pour développer le corps du texte, je m’interromps souvent pour vérifier des noms ou des faits de l’histoire.

Au final, à la fin de la session, je trouve que je n’ai pas assez écrit pour le texte du roman lui-même. J’ai ajouté d’autres contraintes et écrit un squelette trop froid pour être, déjà, un texte de roman.

Que se passe-t-il ?

J’ai réalisé il y a peu que le poids du projet me limitait. Le texte existant et tous les éléments de préparation sont utiles pour avoir une direction générale, mais m’empêchaient de progresser régulièrement… et de prendre du plaisir dans l’écriture.

Y a-t-il moyen de faire autrement ?

C’est ce que j’expérimente en ce moment. Je n’ouvre mon projet que pour reparcourir le plan général le matin et mémoriser une liste de scènes qui me manquent et vérifier quelques points. Ensuite, je ferme le projet, et je passe sur un autre outil, qui ouvre sur une page blanche. Je laisse mon projet à distance, je me coupe d’Internet, et j’écris.

J’écris un passage qui m’inspire, ce qui me vient en faisant confiance à ma mémoire. C’est un vrai plaisir et cela à l’air de fonctionner, car une fois la machine lancée, il reste le plaisir des mots. La mémoire fait le tri entre les bonnes et les mauvaises idées. J’oublie la pression du projet d’ensemble pour me laisser porter par le moment et les émotions (on y revient toujours). Et je parviens enfin à avancer avec régularité, en moyenne à coup de 5000 signes par jour.

Est-ce que l’on peut tirer des enseignements plus généraux de cette approche ?

Je le pense. Repartir de zéro fait peur, mais c’est souvent une démarche salvatrice. Par exemple ? Vous avez remarqué combien votre liste de tâche a tendance à s’étirer ? À devenir une liste de regrets, une liste des choses que l’on aurait pu faire ? Ce n’est plus un aperçu de nos priorités, c’est un cimetière de nos désillusions.

J’utilise maintenant une approche de la gestion des tâches qui consiste à repartir chaque jour de zéro, ou presque. Je relis la liste des tâches de la veille, celle des tâches à accomplir dans le mois, puis je pars d’une liste vierge pour organiser ma journée.

Nous changeons, le monde change, les priorités d’hier ne sont pas nécessairement celles d’aujourd’hui. Se demander régulièrement ce que l’on doit faire est vital. Nous vivons dans le présent, c’est finalement notre référence qui nous dicte comment utiliser son temps au mieux, aujourd’hui.

L’humain est sujet aux biais cognitifs, notamment le biais des coûts irrécupérables (Sunken Cost Fallacy). Nous avons tendance à nous entêter, à continuer sur notre lancée en raison de l’investissement financier ou émotionnel déjà engagé. Ce biais est par exemple clair au poker où il faut lutter contre notre tendance à continuer à miser, même quand les statistiques sont contre nous, parce que nous avons déjà placé beaucoup d’argent dans le pot. C’est ce même phénomène qui nous pousse à terminer un mauvais film ou un mauvais livre.

La page blanche peut être intimidante, mais comme un nouveau départ, elle peut aussi être libératrice. Elle remet les compteurs à zéro et nous force à nous poser les bonnes questions. Quelle est la page, de mon roman ou de ma vie, que je dois écrire aujourd’hui ?