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infrastructures & fictions
Fiction 9 janvier 2021 6 min de lecture

Lutte en apnée

Retiens ton souffle


Cette micro-nouvelle a été publiée à l'origine dans ma lettre hebdo, le Flow #47. La voici sa version d’origine. Elle a depuis été revue, corrigée, et publiée dans mon recueil de nouvelles de science-fiction Contes de Silicium.


Elon Musk était assis sur un banc à proximité du bassin. Excité, il ne tenait pas en place, parlait fort, faisait de grands moulinets avec ses bras. Il se levait sans cesse, avant de se rasseoir. Il fermait alors les yeux pour se calmer avant le début des hostilités.

Les deux équipes venaient d’entrer et feignaient d’ignorer sa présence, mais la tension était palpable. Elles prirent place de chaque côté de la piscine et se rassemblèrent en cercle pour écouter une dernière fois leur entraineur avant le coup d’envoi.

Paul faisait partie de l’équipe bleue. C’était une légende. C’était lui qui avait inventé ce sport, après tout, presque par nécessité.

Les sports de combat l’avaient toujours frustré. Il admirait pourtant les arts martiaux. Il considérait les karatékas comme des artistes qui dédiaient leur vie à la maitrise des corps, au contrôle de leurs gestes, de leur souffle. Ce regard perçant qui met l’adversaire à nu. Les adversaires qui se regardent s’observent. Chacun entre dans la tête de l’autre. Chaque mouvement imperceptible du corps devient un indice, un signal de ce qui doit venir. Le combat prend vie, devient une entité propre, un organisme hybride autonome. Les combattants forment un tout. Ils fusionnent. Ils sont un.

Puis, vient la frappe. L’espace d’une seconde, les coups s’enchainent, trop rapidement pour l’œil humain. On est bien loin des katas exécutés 1000 fois au ralenti à l’entrainement jusqu’à en devenir des réflexes. Une seconde et tout est fini. L’arbitre lève le bras. Il accorde un point à un des deux adversaires. Ils baissent les yeux et se replacent pour l’assaut suivant.

C’est beau, mais c'est trop court.

Paul aimait la lenteur. Il cherchait une forme de combat qui suspend le temps, qui fait durer l’affrontement. Certes, il y avait bien la boxe, mais c’était un combat triste dont l’issue est arrachée à l’usure. 12 rounds qui symbolisent la vie. Si le KO ne libère pas l’un des combattants en le fauchant prématurément, le combat va jusqu’à la fatigue extrême, la décomposition des corps. Les boxeurs finissent voutés, abimés. Le jeu de jambes permanent, si élégant au début du combat, devient pesant, imprécis, maladroit.

Les boxeurs s’empoignent, tombent dans les bras l’un de l’autre. Ils dansent, tournent. On ne sait à ce moment-là s’ils aiment ou se détestent. Certainement de l’amour. Puis, ils se souviennent pourquoi ils sont là, grimacent, se repoussent, las et usés, avant de retomber dans les bras l’un de l’autre.

Paul voulait trouver la grâce dans la lenteur. Le poids de l’inéluctable et du temps, condensé dans un ballet, l’élégance des arts martiaux, la fusion des esprits, les corps qui se mélangent dans un combat haletant.

Était-ce le mot haletant qui avait fait jaillir l’idée ? Il y a deux ans, il avait inventé un nouveau sport de combat qui combinait toutes les valeurs qu’il appréciait.

Après avoir gagné le Championnat du monde, lui et son équipe, il restait le roi de sa discipline. Même l’excentrique Elon Musk s’y intéressait maintenant, lui qui le perçait du regard, de l’autre côté du bassin sur le banc.

Aujourd’hui se décidait l’avenir de la lutte en apnée.

Paul resserrait sa combinaison lestée, ornée d’idéogrammes japonais dans le dos. Les poids lui permettaient de se maintenir sous l’eau sans effort pendant toute la durée du combat.

Les règles avaient mis du temps à se stabiliser. Parfois, Paul voulait faire de nouveaux ajustements pour assurer le parfait équilibre. Ils avaient adapté les piscines pour rendre le sport plus passionnant. Un simple bassin de 25 mètres constituait une arène d’une taille idéale, mais il fallait jouer avec la profondeur pour dramatiser progressivement le match. Les participants commençaient dans une zone où ils avaient pied puis progressivement dérivaient vers le fond, à 2 mètres sous la surface.

Le match allait commencer. Paul descendit dans le bassin pour faire face à son adversaire. Les deux hommes s’inclinèrent brièvement pour se saluer. Ils avaient de l’eau jusqu’à l’abdomen. Au coup de sifflet de l’arbitre, Paul prit la posture typique du lutteur. Il avançait vers son adversaire, les jambes fléchies. D’instinct, ils se tournaient autour, se rapprochaient lentement. Alors qu’il était à un 1,50 m l’un de l’autre, Paul vit son adversaire prendre une longue inspiration. Il en fit de même. L’homme bondit. Paul ne résista pas. Il relâcha ses muscles en se laissant projeter vers l’arrière.

Paul avait fait de la lutte en apnée un sport d’équipe, pour célébrer des valeurs de coopération, souder les joueurs. Une première paire de combattants commençait à lutter dans le bassin, suivi toutes les 20 secondes par un autre duo, jusqu’à ce que les huit lutteurs soient impliqués dans le match.

Déjà les deux joueurs suivants prenaient place.

Sous l’eau, les gestes étaient lents, c’était bien là le but. Les règles étaient similaires à celle de la lutte, mais avec une pression inéluctable, celle de l’asphyxie. Les matchs étaient palpitants et le public retenait son souffle avec les athlètes. Les meilleurs pouvaient tenir 3 à 4 minutes sous l’eau.

Paul et son adversaire étaient maintenant sous l’eau, dans la zone en pente. Il savait que la clé était d’économiser l’oxygène. Il restait minimaliste dans ses gestes, alors que son adversaire tentait déjà de remonter ses mains vers sa gorge. Paul continuait simplement à se laisser descendre. Il roulait sur le dos. Bientôt, il aurait la tête en bas, toujours face à son adversaire, qui agitait les jambes pour tenter de faire passer tout son corps au-delà de celui de Paul. Paul le laissa faire, accélérant leur chute au fond du bassin.

L’arbitre observait le match sur un panneau de contrôle renvoyant l’image d’une douzaine de caméras placées autour de l’arène. Il était là pour compter les points. Le plus souvent le point était accordé directement par un combattant, lorsqu’une prise l’immobilisait. Il tapotait alors la bras de son adversaire, ou dressait la main en formant un M, index et auriculaire dressé, majeur et annulaire replié, tenu par le pouce. Sous l’eau, frapper le sol était impossible et trop lent.

Paul semblait voler. Il s’était retourné pour se retrouver au-dessus de l’adversaire. La gueule sur le carrelage, il avait dû accorder le point à Paul. Une lumière bleue éclaira le bassin pour signifier la décision de l’arbitre.

L’eau du bassin s’agitait. Le deuxième groupe roulait vers le fond, tandis que le troisième prenait place. Dehors, Elon Musk s’était rapproché du bord, mais Paul ne pouvait plus distinguer sa silhouette.

Parfois, un des combattants manquait d’air. Pour déclarer forfait, il devait tapoter ou serrer trois fois le bras de son adversaire. Celui-ci devait alors le libérer pour que le perdant puisse retrouver la surface.

L’adversaire de Paul ne parvint pas à retrouver ses esprits et jeta l’éponge. Plus précisément, il actionna son système de sécurité. La combinaison lestée des participants contenait une petite capsule de gaz, qui gonflait une poche sur le torse pour remonter à la surface. Paul regarda son homologue s’éloigner, en joignant les mains pour le saluer.

Toujours au fond de l’eau, Paul se recentra pour affronter son prochain adversaire. Son collègue gagna son match facilement. Sans forfait, après deux points perdus, un joueur était éliminé et quittait le bassin. Son vainqueur était ensuite disponible pour combattre un des gagnants d’un autre combat. Les joueurs les plus forts entraient dans la mêlée en premier, car il pouvait rester bien plus longtemps sous l’eau. L’équipe victorieuse était celle qui disposait d’un dernier joueur sous l’eau.

Le bassin s’illumina d’une lumière rouge, l’équipe adverse avait gagné le troisième match, son premier duel. L’équipe de Paul avait encore deux combattants disponibles au fond du bassin. Paul était celui qui était entré dans l’eau le premier, donc c’était lui qui allait affronter ce troisième combattant.

Les deux hommes se faisaient face au fond du bassin. Ils laissèrent échapper de petites bulles au même moment, en se regardant dans les yeux.

Paul devait agir vite, avant de manquer d’air. Il passa directement à l’attaque. Alors que les mains de l’adversaire agrippaient sa combinaison prêt du col, Paul allégea la pression en ramenant sa jambe droite pour l’interposer entre lui et son adversaire. En poussant vigoureusement son adversaire fut contraint de le lâcher. Son visage se crispa de surprise et il émit une longue trainée de bulles, qui lentement vinrent éclater à la surface. Éclat de lumière bleue.

L’adversaire de Paul tenta le tout pour le tout. Il actionna la système de sécurité de Paul. Paul surpris écarquilla les yeux, alors que la poche d’air le tractait vers la surface.

L’arbitre était là aussi pour sanctionner les coups bas. Il y avait déjà eu des accidents. Un joueur qui immobilise l’autre un peu trop longtemps ou lui serre le thorax, pour presser les poumons comme une éponge, les vider de leur oxygène.

Paul allait contester le point, mais l’arbitre avait vu le coup illégal. La lumière bleue illumina à nouveau le bassin et le troisième joueur dû remonter, à contrecœur.

Elon Musk attendait Paul prêt de l’échelle, au bord de la piscine. Il avait cessé de prêter attention au combat qui se finissait au fond de l’eau. Les bleus dominaient ce match et avaient encore un joueur en réserve.

Elon semblait emballé par ce qu’il venait de voir.

— Alors, Paul, vous êtes prêt à faire passer ce sport à l’échelle supérieure ? lui demanda Elon.
— Vous êtes partant ? répondit Paul.
— Bien sûr. Mes avocats vous donneront les papiers à signer. Nous sommes co-fondateurs de la WSWA, la World Space Wrestling Association. La lutte en apnée dans l’espace, avouez que ça a de la gueule.

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Toutes les deux semaines, je partage le Flow : mes textes de fiction en avant-première, mes réflexions sur l'écriture, et ce que trente ans dans les infrastructures m'apprennent sur la technologie.

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