Profondeurs

Profondeurs

Fiction

Guillaume ajuste son capuchon, remonte la fermeture éclair de sa combinaison, chausse ses palmes gigantesques et se laisse glisser le long de l’échelle.

Il s’abandonne en planche, les yeux fermés. L’eau absorbe les sons. L’activité du bateau s’évanouit. Sa respiration s’étire. Son cœur ralentit. Le temps se dilate.

Il reste là, à flotter pendant un moment. Lorsqu’enfin sa tête heurte la bouée, c’est le déclic. Il se retourne, s’accroche au câble de vie et s’enfonce dans l’eau salée.

Son corps ondule avec puissance et grâce. Chaque mouvement de palme le propulse toujours plus En profondeur. Dix, vingt, trente mètres. Il n’y a plus de résistance désormais, un poids le tire vers l’abime. Cette force qui l’entraine l’écrase et le dissout dans cette immensité bleue. Soixante mètres.

Serein, il sait le record mondial à sa portée. Déjà, il passe le scotch rouge sur le filin. Cent mètres.

Sa vue s’est adaptée à l’obscurité. Il aperçoit son objectif. Aligné avec le câble, le soleil projette ses rayons dorés. Théâtre d’ombres chinoises. Devant lui, une silhouette se détache. Il devine un corps malingre, déformé par la pression. Ses yeux l’observent.

Guillaume ignore ce sinistre comité d’accueil. À cette profondeur, les hallucinations sont communes. Il ramène son attention sur la balise, attrape la carte des cent ving-neuf mètres, celle qui valide son exploit, puis entame sa remontée.

La lutte contre les éléments commence. Il palme avec vigueur pour se soustraire à la force qui veut l’attirer dans son antre. Chaque oscillation le rapproche de la surface. Pourtant, à mesure qu’il se hisse vers la lumière, son esprit glisse dans les ténèbres. La forme noire l’enveloppe.

Pour les plongeurs qui assurent sa sécurité, Guillaume semble voler. Il s’élève dans une ondulation charnelle. Ils s'activent lorsque son mouvement ralentit. En alerte, ils l’entourent, le touchent presque, lui laissant une dernière chance de valider sa prouesse.

Hélas, la bête a vaincu Guillaume. Elle l’enserre maintenant tout entier. La surface devient noire. Il ne l’atteindra jamais.

Un homme-grenouille l’attrape, alors que Guillaume retombe comme une feuille morte. Son partenaire plaque ses mains sur la bouche de l’apnéiste pour limiter le volume d’eau entrant dans ses poumons. Un instant plus tard, les voilà à l’air libre. La foule qui s’agitait tout à l’heure sur le bateau se regroupe pour remonter le corps inerte.

Guillaume se réveille allongé sur une couchette dans sa cabine. Ses muscles se tétanisent. Dans un soubresaut, il crache du sang. Ses poumons le brulent. Sa tête va exploser.

Dans les profondeurs, une forme rôde toujours autour de cette balise maudite, placée à cent trente-neuf mètres, dix mètres en dessous de l’objectif. Comment est-elle arrivée là ? On dira plus tard que c’était une erreur humaine, un détail insignifiant qui avait détourné l’attention des plongeurs alors qu’ils préparaient l’installation. Bercées par les flots, les ombres entament une nouvelle danse. Dans le silence, un démon ricane.



J’ai longtemps voulu partager ma vision de l’accident de Guillame Néry, telle que je l’imagine se dérouler, comme une tragédie en un seul acte.

J’espère avoir pu vous transmettre ma fascination pour cette histoire, et la portée de son enseignement. La vie ne tient qu’à un fil. Guillaume Néry nous le rappelle encore aujourd’hui avec charisme, fatalisme et même une certaine bienveillance.