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infrastructures & fictions
Fiction 29 août 2020 8 min de lecture

Sang neuf

Journal de la Silicon Valley.


Cette nouvelle a été écrite et diffusée en épisodes pour les lecteurs du Flow (épisodes #26, #27 et #28).

Elle a ensuite été éditée et intégrée dans mon le recueil de nouvelles Contes de Silicium.

Voici sa version d'origine, avant le travail dédition effectué pour le recueil.


#1

Jeudi 29 octobre 2015

Enfin, je me sentais accepté dans la Silicon Valley. Pour un développeur, c’était un paradis terrestre. Mes compétences étaient recherchées. Il n’y avait pas une semaine qui s’écoulait sans que l’on me propose un nouveau job. Le secteur avait besoin de sang neuf. Le boulot, c’était une chose, mais nouer des liens sociaux, dans cette région ultra élitiste était beaucoup plus difficile.

J’avais croisé Mark au bureau le matin même. Pour une fois, il s’était arrêté pour me parler. Avec son côté rigide et maladroit, il ressemblait à un robot. Mal à l’aise, il avait été direct.

— J’organise une petite fête avec quelques amis samedi soir. Il y aura beaucoup d’entrepreneurs en vue. Elizabeth sera là. Elle a prévu de faire une démonstration de son nouveau produit. Tu es partant ? me dit-il.
— Euh, oui, bien sûr, avais-je bredouillé.

Mais pourquoi avais-je avoué que j’étais forcément libre un samedi soir ?

Vendredi 30 octobre 2015

Je ne connaissais pas Elizabeth. Après une recherche rapide sur Internet, j’avais trouvé que Mark parlait d’Elizabeth Watson. Elle avait fondé avec lui un groupe de recherche sur le transhumanisme. Comment utiliser la technologie et la science pour améliorer l’Homme. Quels doux rêveurs ! Ils pensaient que l’Homme pouvait vivre 200 ans grâce à la science. Cela me semblait encore un peu loufoque, mais ici beaucoup semblaient y croire. Une société proposait des transfusions de sang de jeune gens. À 8000 dollars le litre, le processus était vraiment réservé à une élite un peu glauque.

Elizabeth Watson, elle, était connue pour sa machine de test sanguin instantané. J’avais passé le reste de ma journée à me documenter sur les personnages que je pouvais croiser dans cette soirée huppée. J’allais me retrouver au milieu de milliardaires hypocondriaques. Ce serait certainement dépaysant.

Samedi 31 octobre 2015

Soirée huppée, je ne pensais pas si bien dire. J’étais venu en costume, et j’avais bien fait. L’ambiance était plutôt pincée. Robes de soirée, smoking. Tous grands et sveltes, le culte des corps de la Silicon Valley célébré dans un même endroit. J’avais repéré d’autres outsiders comme moi, tous à se demander ce que nous faisions là. Avant d’accéder aux salons, les invités devaient se faire prélever un échantillon de sang. La démo d’Elizabeth donnait instantanément les caractéristiques sur notre sang : Groupe sanguin, indice de fluidité, glycémie, … Les amis de Mark nous observaient en buvant du champagne. Après une attente inconfortable, j’eus le verdict que je connaissais. O -, donneur universel. On m’avait collé un badge rouge sur le cœur pour me permettre d’accéder à la fête. Une magnifique blonde attrapa une deuxième coupe et m’aborda avec un sourire enjôleur. Sa peau d’une blancheur laiteuse se confondait avec sa longue robe échancrée diaphane.

— Votre générosité m’a tapé dans l’œil, me lança-t-elle, en désignant mon badge d’un geste du menton. Je crois que nous pourrions bien nous entendre.


#2

Samedi 31 octobre 2015 — Suite de la soirée

À ce moment-là, je ne savais pas si je devais éclater de rire ou m’enfuir. Toute cette mise en scène ressemblait à un canular, à une soirée jeu de rôle grandeur nature. Je m’attendais à voir débarquer un grand type tout pâle avec un costume ajusté et un col en cornet de frites derrière la tête.

Et pourtant, j’étais là parmi l’élite de la Silicon Valley. Tout m’avait l’air bien réel.

Je tentais de détendre l’atmosphère en souriant :

— Je ne voudrais pas vous manquer de respect, lui dis-je, mais j’ai l’impression de vivre une soirée un peu… inhabituelle. Ça peut vous paraitre bizarre, mais je m’attends à voir arriver le comte à tout moment.

Je choisissais de rester elliptique.

Elle me fusilla du regard d’un air sévère. Je sentis un soudain vertige.

— Il va être très fâché, me dit-elle.

Silent pesant.

Elle éclata alors de rire.

— Il y a bien longtemps que nous avons fait sécession avec nos franges les plus extrêmes, poursuivit-elle. Nous avons rompu avec les traditions les plus barbares, même si, comme vous le voyez ce soir, on aime garder un certain folklore pour accueillir les nouveaux venus.

J’avais besoin de comprendre.

— C’est quoi toute cette histoire de tests sanguins ?
— Cela fait partie d’une certaine culture et ça permet d’aider Élizabeth à valider sa technologie, me répondit-elle. Le sang reste un bien précieux et une carte d’identité profonde, qui va au-delà de ce qui s’affiche ici.

Elle désignait à nouveau mon badge.

J’étais un peu crispé, toujours dubitatif.

Elle finit par me prendre la main et me lancer en riant :

— Allez, détends-toi et suis-moi. Je vais te présenter. On ne va pas te mordre.

J’avais rencontré du beau monde ce soir-là. Tous ceux qui comptaient dans la Silicon Valley étaient là. Clara me guidait parmi eux, comme un enfant. Face à leur charisme, je restais fasciné et silencieux, m’exprimant essentiellement par des mots simples. « Impressionant », « Merveilleux », « Votre sixième investissement ? »

Je voulais ingérer, assimiler tout ce que je pouvais, tirer des leçons, comprendre les business models, pour peut-être un jour acquérir cette assurance que seul l’argent vous confère.

Au moment de se quitter, Clara me tendit sa carte de visite.

— J’ai vu avec Mark, me confia-t-elle. Viens me voir lundi au bureau. Je t’expliquerai ce que l’on fait.

J’allais lui répondre, mais elle m’empêcha de balbutier une nouvelle banalité.

— Tu n’as sûrement pas encore bien réalisé, mais tu es déjà l’un des nôtres. Autant passer pour découvrir ce que j’attends de toi.

Dimanche 1er novembre 2015

Quelle gueule de bois !

Je me suis réveillé chez moi, sans savoir si j’avais rêvé la soirée de la veille. Sur la table de chevet, la carte de visite de Clara Vincenti me rappelait mon rendez-vous de lundi.

J’avais besoin de prendre mon temps et deux cachets d’aspirine. Je me préparais également un litre de café avant de m’asseoir face à mon ordinateur par réflexe, sans plan établi.

Je ne savais que faire des sentiments contradictoires qui m’envahissaient. Où mettais-je réellement les pieds ? Est-ce que cela m’importait finalement ? Je continuais à étendre mon réseau de connaissance, mon implantation dans la Silicon Valley. D’une certaine manière tout ce passait à merveille.

Mes doigts s’agitaient sur le clavier. Machinalement, j’exécutais une recherche sur « Clara Vincenti ».

Les premiers articles mentionnaient la création de son fonds d’investissement DML, « Data Means Life ». Elle avait bien sûr des participations dans la société de Mark et celle d’Élizabeth. Les autres entités ne me disaient pas grand-chose, mais je reconnaissais les photos de leurs fondateurs. J’en avais croisé plusieurs à la soirée.

Mes recherches s’essoufflèrent rapidement. Il y avait très peu d’informations publiques sur Clara. Je l’appelais « Clara » comme si j’étais intime, alors que je ne savais quasiment rien sur elle.

Comment pouvait-on laisser aussi peu de traces ? Je me resservais un café. Mal à l’aise, je tournais autour du pot. Je retardais le moment où j’allais franchir la ligne rouge. Clara avait un compte sur notre réseau social. Je pouvais certainement extraire quelques informations privées de la base de données.

— Et puis, merde ! Je vais juste regarder deux, trois choses dans la base, pensais-je alors. Je dois savoir dans quel histoire je vais me fourrer.

En accédant aux données brutes, je pouvais contourner les garde-fous que j’avais mis en place, précisément pour empêcher ce type de dérive.

Les deniers posts de Clara contenaient des liens vers des photos. Selfies, photos en bikini. J’en voyais à peine plus que lorsqu’elle était en robe de soirée.

Mon téléphone vibra sur la table. Je sursautais. C’était une notification, une demande d’ami, Clara qui souhaitait m’ajouter à son réseau.

Le message qui l’accompagnait me mit KO.

— Comme ça, tu auras directement accès à mes informations. Tu vois, tu as déjà mordu dans le fruit défendu — Clara.


#3

Lundi 2 novembre 2015

J’avais mal dormi cette nuit-là. Je me tournais et retournais dans mon lit en me demandant dans quelle histoire rocambolesque je m’étais fourré.

Comment Clara avait-elle eu si rapidement des informations sur mon accès aux données du réseau social ? Pour le moment, c’était un mystère, même pour moi qui participais à la conception du système.

Je ne savais pas ce qui m’attendait. Par conséquent, mon objectif du jour restait vague : rester maître de moi, garder le contrôle de la situation.

Pour ça, j’avais prévu d’arriver en avance, de me familiariser avec l’environnement. De respirer.

J’arrivais dans le hall de l’immeuble. Du Clara tout craché. Sur l’ascenseur en face de moi se tenait un « portrait » de Clara. Vu d’en dessous, en maillot de bain. Une jambe sur chaque porte, elle semblait me dominer. L’objectif grand angle faisait de ses jambes d’immenses lignes de fuite. Les portes s’écartèrent, pour laisser apparaitre… la cabine de l’ascenseur. Je l’empruntais pour rejoindre l’accueil, le sourire au coin des lèvres. Elle avait déjà atteint son but.

Clara eut la bonté de ne pas me laisser poireauter. Elle n’avait pas besoin de ces ruses pour assoir son emprise. Elle me serra la main en souriant, puis je la suivis dans son immense bureau, froid et impersonnel. Aucun élément ne rattachait cette pièce à son hôte.

Elle s’installa en face de moi, me regarda dans les yeux quelques instants, d’un regard tranchant. Elle mit fin au silence, entrant directement dans le vif du sujet.

— J’ai besoin de toi. Nous souhaitons lancer une nouvelle société. Nos fonds te sont acquis pour la première levée.

Je restais sans voix, mais pour contenir ma surprise, je lui fis signe de continuer.

— Tu as compris, Daniel, que nous avons soif. Nous avons hérité d’une addiction dangereuse. Alors, nous avons trouvé des substituts. L’argent et le pouvoir ont de bien peu de saveur quand on a connu la domination, la fusion intime et charnelle avec l’autre. Avec son sang.

J’étais pétrifié, choqué.

— Pourquoi m’intégrer à votre…

Je pensais déviance, mais j’ajoutais :

— … business ?

— J’y viens, répondit-elle. Notre soif de l’autre est assouvie, par une connaissance précise, chirurgicale de son esprit. Cette connaissance nous vient de l’assemblage d’informations que nous rassemblons sur chacun. Les traces que chacun partage, laisse, parfois involontairement, sur Internet. C’est ça qui étanche notre soif aujourd’hui.

Elle but une gorgée dans le verre posé à côté d’elle.

— Nous contrôlons un réseau social, un moteur de recherche, un système de chat. Nous pouvons entrer dans la vie, dans la tête des gens, de n’importe qui. Mais, il nous en faut plus.

Sur le téléviseur à sa droite, elle fit apparaitre une page qui représentait mon profil, mes conversations, mes photos, mon historique de recherche, mes mails… J’eus le vertige en contemplant la profondeur — et la vacuité — de ma vie en ligne exposée sur cette page.

— Il nous en faut plus, poursuivit-elle. En créant une société qui propose de devenir un point de passage central pour les accès des utilisateurs à tous les services en ligne. Nous pouvons recouper des informations, non plus de 10, 100 ou 1000 sites Web, mais de millions.

— Et comment convaincre les sites de faire appel à nos services ?

Je m’en voulais d’avoir déjà dit « nous ».

— La peur contre la sécurité, lança-t-elle. Promettons-leur de les protéger des attaques, en se plaçant devant leur site… Quitte à générer nous-même certaines de ces attaques pour achever des les convaincre. Nous avons tant de choses encore à apprendre de la mafia.

Cela pouvait marcher. Si suffisamment de sites décidaient d’adopter un tel service de protection, nous pourrions voir circuler un volume considérable de données. En proposant de gérer les certificats, nous pourrions avoir directement accès au trafic en clair.

— Alors, tu es partant ?

C’était la vraie question.

Vendredi 13 juillet 2018

On ne dit pas non à Clara. Jamais. C’est impossible. Vous vous doutez que j’avais donc accepté sa proposition.

Pourtant, je n’ai pas pu me résoudre à marcher dans le système. J’ai travaillé sur des outils pour rendre le système inopérant. Pire, pour contaminer les données.

Jour après jour, chaque soir, j’avançais dans mon code, une intelligence artificielle assez subtile pour générer du contenu erroné pour chaque utilisateur. Ce contenu était intégré au profil central géré par la société de Clara. Cela me permettait d’injecter des données pourries, pour corrompre les données en leur retirant leur pertinence. En quelques années, j’ai réussi. Petit à petit, j’ai détruit le système de l’intérieur.

J’écris cette note de la terrasse d’un café à Paris, près du jardin du Luxembourg. J’ai fui l’Amérique, abandonné mes rêves de grandeur.

Le réseau parisien de Clara, me tourne toujours autour. J’évite maintenant Xavier autant que possible.

J’ai arrêté l’informatique et je tiens maintenant une librairie rue Soufflot. D’un geste léger, j’appelais le serveur. Il était temps de payer la note.

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