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infrastructures & fictions
Le Flow 110 26 mars 2022 7 min de lecture

Pour faire genre

Où je vous parle d'imaginaire et de littérature blanche, de Feist et d'Alain Damasio.


Alors, comment se passe votre week-end ?

À l’heure où vous me lisez, je suis peut-être encore dans le train qui me ramène de Biarritz à Paris.

Je suis parti là-bas pour écrire. C’est ce que j’ai fait. J’en reviens avec bien plus que des pages noircies de mots, j’en reviens avec une compréhension de ce que je dois écrire, ce qui rentre en résonnance avec mon inclination. Cette seule découverte me remplit de confiance.

Qu’ai-je donc compris ?
Accrochez-vous, pour me suivre dans le chemin tortueux de mes réflexions !

Tout auteur commence son parcours par une quête, la recherche de son style. Qu’est-ce qui fait sa marque, sa signature ? Comment pourrait-on reconnaître un de ses livres au milieu des autres ? C’est la quête d’une vie. Elle commence par la recherche de sa propre méthode, la découverte de ce qui fonctionne et de ce qui ne fonctionne pas dans son processus. Il faut trouver ses sensations d’autrice ou d’auteur, ces moments où l’on sent que ça marche, comme lorsqu’on s’étonne en apprenant le vélo d'avoir trouvé son équilibre.

J’en suis au premier niveau de cette quête. Avant de trouver son style, on se demande plus ou moins consciemment dans quel genre on se sent le plus à l’aise.

Ça paraît simple ? Que nenni ! Cette question, à elle seule, peut conduire à des années d’expérimentation, d’autant que la frontière des genres est… disons poreuse.

En commençant à m’intéresser à l’imaginaire, j’ai découvert l’abréviation SFFF, qui regroupe la Science-Fiction, la Fantasy et le Fantastique. Puis, j’ai été confronté à une opposition qui m’a semblé fort mystérieuse, la distinction entre les littératures de l’imaginaire et la littérature générale, considérée comme plus « sérieuse », dite littérature blanche.

Le terme de « blanche » fait référence à la prestigieuse collection Blanche de Gallimard. La « blanche » s’oppose au noir du polar. La sobriété des couvertures, blanche ou beige, la distingue visuellement des bouquins aux illustrations riches qui caractérisent les littératures de genre.

Cette distinction semble être très importante pour le milieu de l’imaginaire. En réalité, je l’ai personnellement toujours ressentie comme très floue. En particulier parce que, personnellement, je lis de tout. Je me suis toujours demandé quel était le vrai critère, la vraie distinction entre les deux.

Alors, oui, il y a le critère du réalisme. Pas de trolls, d’orcs, de vampires, de vaisseaux spatiaux ou de robots en général dans la littérature blanche. Mais après ? La profondeur de Dracula ou du Seigneur des Anneaux n’est plus à démontrer. Comme toutes littératures, ces romans, parlent de nous, parlent d’humanité. Et La Métamorphose de Kafka ? C’est de la littérature blanche ou pas ? Le critère du réalisme me semble réducteur et celui de l’ambition littéraire me semble fallacieux.

Je pense que cette opposition est exacerbée par le prisme déformant d’un mépris respectif — mais heureusement pas généralisé — des milieux qui produisent ces textes. Les autrices et auteurs de « mauvais genres » souffrent d’un manque de respect. « Ce n’est pas de la vraie littérature », entend-on parfois. Allez expliquer ça à Stephen King ! (même si je pense qu’il s’en fout royalement, cet auteur n’a plus rien à prouver) En retour, les auteurices d’imaginaires moquent la littérature blanche, la trouvent plate, manquant d’imagination et traitant essentiellement de préoccupations de bobos parisiens. Comme souvent, chacun a sûrement un peu raison, et certains romans rentrent dans ces stéréotypes ; il y a de l’excellent et du mauvais dans chacune de ces catégories.

En réalité, comme toujours, on se trouve certainement sur un spectre. Un texte va ajouter plus ou moins d’éléments surréalistes. Et de nombreux textes déjouent cette classification. J’ai parlé de Kafka. Plus récemment, l’Anomalie d’Hervé Le Tellier est classé dans la littérature blanche par son positionnement marketing, mais ressemble beaucoup à une histoire fantastique.

Et moi, dans tout ça ? Comment est-ce que je m’y retrouve et qu’est-ce que j’écris ?

Au-delà de ces oppositions qui ne disent pas grand-chose des ouvrages, j’ai eu une forme d’illumination après avoir dépassé plusieurs fois un blocage sur différents textes. Mes textes s’ancrent souvent dans le réel… et s’y enlisent.

J’ai compris pourquoi.

J’ai besoin d’un ingrédient en plus, un grain de folie pour faire décoller une histoire, un élément distinctif et marquant. Même si mes textes se déroulent la plupart du temps dans le présent et donc dans une forme de familiarité contemporaine, ce n’est pas de la pure littérature blanche, en raison de cette invocation de quelques éléments hors du réel.

Et c’est là la clé, je pense. L’imaginaire est de l’ordre de l’invocation, avec toute la signification mystique que le terme peut revêtir. La littérature de genre s’inscrit dans une forme de magie.

Chaque genre, chaque sous-genre de l’imaginaire s’inscrit dans une filiation, dans un univers qui a fait émerger ses propres codes. Les auteurs de genre réutilisent créatures, mythes et symboles communs pour les décliner et les faire évoluer à l’infini. Ils invoquent ces symboles dans leur œuvre. Ils participent au développement d’un imaginaire collectif propre à leur genre. Ce sont des passeurs.

Par exemple, Pierre Pevel a bien compris comment invoquer l’imaginaire de ceux qui l’ont précédé dans son œuvre, sans plagier, en dépassant le simple hommage. Il invoque Lupin, Merlin, les magiciens, les fées et les dragons, pour les placer dans un Paris merveilleux de la belle époque.

Mais comme souvent cet héritage est invoqué dans un passé fictif ou dans un futur fantasmé.

Et moi, où est-ce que je me situe ? Clairement dans une tendance encore trop rare, celle qui consiste à invoquer cet héritage dans le présent. L’exercice est passionnant. J’ai besoin d’invoquer du fantastique, de la science-fiction et de l’anticipation pour décrire plus précisément ce que je ressens face au présent.

Le réel ne me suffit pas, j’ai besoin d’invoquer l’imaginaire pour faire s’entrechoquer ce qui pourrait être et ce qui est.

D’une certaine façon, la littérature blanche est une dissection de la réalité, sa distillation dans une forme de quête vers l’essence de l’humanité, dans sa plus grande simplicité, sans artifice.

L’imaginaire est l’invocation d’un panthéon mythologique dans cette réalité. Cette invocation peut être explicite et revendiquée ou implicite, mais je pense qu’elle est toujours là.

Vais-je réussir à réconcilier tout le monde et clore un débat passionné sur les genres ? Sûrement pas. Je vais probablement alimenter les éternelles polémiques.

Pourtant, dans cette divagation, j’ai trouvé ma voie d’auteur. Je veux parler d’un monde similaire, mais parallèle au nôtre, d’un monde où l’imaginaire teinte subtilement notre quotidien. Et c’est bien là tout ce qui m’importe.


Podcast

La semaine prochaine, le podcast Double Vie reçoit Emmanuel Chastellière. Emmanuel est une personnalité à la fois discrète et incontournable de la communauté de l’imaginaire en France. Co-fondateur du site Elbakin, traducteur de romans de fantasy et de romans jeunesse, c’est aussi un auteur prolifique, nouvelliste et romancier qui passe avec aisance d’un genre à l’autre.

J’ai choisi de vous lire le début de son recueil dans l’univers de Célestopol.

Rendez-vous la semaine prochaine pour le podcast avec Emmanuel !

À retrouver notamment sur Apple Podcast, Spotify et le site Double Vie.

Note : Ma langue a fourché sur Célestopol. Ça doit être l’influence de l’actualité. Ça ne s’entend presque pas, alors 🤫, ça reste entre nous !

La dose de flow

Musique

J’ai choisi cette semaine The Bad in Each Other, un morceau de Leslie Feist, une compositrice, chanteuse et guitariste canadienne.

Je vous laisse avec ses riffs lancinants, son orchestration luxueuse et sa voix cristalline. C’est une découverte récente pour moi, qui m’évoque Florence + The Machine.

Feist - The Bad In Each Other

Inspiration

L’inpiration de la semaine m’a été apportée par Alain Damasio dans le podcast Bookmakers.

Alain Damasio propose une métaphore frappante pour expliquer les choix que doivent faire les auteurices dans la construction de leur roman :

Un livre, narrativement, c’est un accordéon, un système de pli et de dépli. Quand tu compactes l’accordéon complètement, il est serré, il ne se passe rien. Tout le choix narratif, c’est de dire quels plis j’ouvre. Donc j’aurai pu déplier, toute la guerre sur terre, pourquoi on en est arrivé là, etc.
Cela n’a aucun intérêt dans ce livre parce que je veux étudier anthropologiquement une société de contrôle. […] Donc j’ai décidé de compacter complètement ce pli.

Cette manière d’exprimer les choix narratifs m’a marqué. C’est un peu comme le montage d’un film. Voir une personne ouvrir une porte est long et sans intérêt. Il y a beaucoup de coupe à faire pour donner du rythme.

Raisonner en termes de plis est utile et rassurant, car l’information ne disparaît pas. Elle est filtrée. Elle est là et on la devine dans le pli. L’auteur a simplement décidé que ce n’était pas le sujet et décidé d’utiliser l’espace dont il dispose (le nombre de pages, la patience du lecteur), pour ne déplier que ce qui importe pour cette histoire-là. On peut bien sûr construire une autre histoire à partir de la même matière, en utilisant un autre type de pliage. J’adore cette métaphore.

Alain Damasio (2/3) | Bookmakers - ARTE Radio Podcast

À suivre

Je crois que c’est mission accomplie pour cette semaine d’écriture. Bien sûr, je n’ai pas terminé ma novella et il reste beaucoup à faire, le style à travailler, le thème à resserrer. Mais, j’ai réussi à finir le plan, j’ai écrit 42 k signes, fait émerger la thématique, découvert ma façon de construire les histoires et compris que j’avais besoin d’invoquer l’imaginaire pour me débloquer. Cela m’a amené à trouver le grain de folie dont j’avais besoin pour donner du relief à mon histoire.

Le challenge ?
Terminer le texte et poursuivre sur ma lancée, sans laisser retomber la dynamique que j’ai mise en place cette semaine.

À suivre donc !

Je vous souhaite un merveilleux week-end !

— mikl 🙏

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