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infrastructures & fictions
Le Flow 112 9 avril 2022 5 min de lecture

Souvenirs

Où je vous parle de souvenirs, de Joe Satriani et de Mark Knopfler.


Tout commence par un souvenir. Cela paraît si vrai et si paradoxal. L’œuf ou la poule, la vie ou son souvenir ?

Des images, des sensations nous reviennent. Une forme s’esquisse alors. Un début de texte se forme. Indistinct d’abord, il faut faire un effort, plisser les yeux, sentir qu’une chose est là, tapie dans le noir, tirer le fil, apprivoiser l’animal pour qu’il sorte de sa cachette.

« Il/Elle se souvenait ». Un moment que j’aime. Une formulation classique dans les textes, un lien entre l’histoire que vit un personnage, son contexte, mais aussi son passé. Ce n’est pas un flashback pourtant, pas vraiment. La fonction du flashback est surtout d’apporter des informations sur ce qui s’est passé avant que l’histoire ne débute. Il a avant tout une fonction narrative. « Je me souviens » est différent, il fait résonner une tonalité nostalgique. C’est un souvenir qui invoque une émotion que le personnage va revivre.

Souvenir, émotion, c’est le cœur même de la littérature. Partager l’émotion de l’autrice, de l’auteur, pour la connecter aux souvenirs du lecteur. Un être sans souvenir peut-il apprécier une œuvre ?

Je ne dirai jamais mieux que Proust la réminiscence, le goût de la madeleine. Il a saisi l’essence, avec poésie, du fonctionnement de la mémoire humaine, l’invocation que les sens provoquent, la puissance de la fabrique de la nostalgie.

Est-ce que l’on peut revivre l’instant ?

Passé, présent, futur, notre rapport au temps est complexe. C’est une construction mentale.

D’une manière logique, le cerveau a besoin du passé pour créer une projection du futur. Car, oui, c’est lui qui contrôle notre perception du temps. Moshe Bar est un neuroscientifique qui a travaillé sur la manière dont le cerveau appréhende le temps. Le passé est essentiel pour créer un modèle et prédire notre futur proche. Il nous est essentiel pour vivre dans le monde, il détermine notre compréhension des règles.

À un autre niveau, il y a l’émotion, l’émotion qu’un souvenir est capable de provoquer, l’émotion qu’il est capable de faire émerger dans notre mémoire, une émotion du passé qu’on est capable de saisir, manipuler, projeter avec précaution dans le présent ou le futur, mais aussi dans la fiction, transférant les émotions dans une histoire et un monde alternatif.

C’est à ce niveau de chimie humaine que se trouve la magie de la création, lorsque l’on trouve le flow créatif. C’est l’émotion qui prend les commandes lorsque la rédaction s’emballe, que le flot des mots est inarrêtable, lorsqu’on se sent aspiré et inspiré.

C’est alors qu’on a réussi à ouvrir une porte, à céder le contrôle à une autre partie de notre cerveau, celle qui distille l’émotion dans les histoires et les mondes imaginaires que nous avons conçus. C’est le moment où la créativité explose, où émerge la matière artistique.

Est-ce que l’inspiration sort du néant ? Non, elle vient de cette émotion qu’on est capable de recréer à partir de nos souvenirs. Ce peut-être des souvenirs vécus directement ou provenant de nos lectures, des films que nous avons vus, de toutes les histoires qui ont su, elles aussi, faire émerger des émotions, enfouies dans notre passé lointain.

Souvent, je lis un texte qui m’a marqué avant d’écrire. C’est d’abord pour entendre la musique des mots, un rythme que je vais pouvoir prolonger, mais c’est surtout pour faire émerger l’émotion dont j’ai besoin pour dérouler le fil de mon histoire et pour trouver les mots justes.

Lorsqu’on crée, on prolonge la connexion émotionnelle, on ajoute un maillon dans une longue chaîne d’émotions qui remonte, qui sait, peut-être au début de l’humanité, lorsqu’elle était encore simple, encore un peu animale.

Tout commence par une émotion. Tout commence par un souvenir.


Podcast

La semaine prochaine, le podcast Double Vie reçoit Guillaume Chamanadjian. Guillaume est le coauteur d’une double trilogie co-écrite à quatre mains avec Claire Duvivier, que j’ai déjà reçue dans le podcast.

Alors que le deuxième tome de l’arc narratif de Nox dans la capitale du Sud est sorti le 8 avril, j’ai choisi de vous lire le début de son roman, Le Sang de la Cité.

Rendez-vous la semaine prochaine pour le podcast avec Guillaume !

🎧 À retrouver notamment sur Apple Podcast, Spotify et le site Double Vie.

La dose de flow

Musique

Aujourd’hui, je vous partage un morceau tiré d’un album culte, Surfing with the Alien de Joe Satriani. Tous les titres sont incroyables, mais je cède à la facilité et vous laisse avec l’ouverture de l’album et son symbole. Je ne résiste pas à ce morceau, le glissando de l’intro et la rythmique me donne la chair de poule. Une madeleine de Proust 😉

Surfing with the Alien

La pochette de l’album a été modifiée suite au rachat de Marvel par Disney. Cela me rend triste de ne plus retrouver la couverture originelle d’un album que j’ai écouté des centaines de fois, à sa sortie en 1987. Le surfeur d’argent n’est plus là, un symbole d’enfance s’est évanoui.

Bon, après, vous me direz certainement que l’abondante tignasse de Joe n’est plus là non plus. Chauve the world!

Inspiration

Voici une interview de Mark Knopfler, guitare en main, qui explique la manière dont il a créé sa propre technique, son approche unique de l’instrument. Passionnant !

Avant lui, bien d’autres avaient développé leur approche. Jimi Hendrix par exemple, autodidacte, avait une façon particulière de saisir le manche à pleine main et d’utiliser le pouce pour ses notes dans les graves.

Van Halen a inventé le tapping, une façon de jouer à deux mains pour faire résonner les notes à des emplacements très éloignés sur le manche, en tapant directement la corde près de la frette.

Tous nous rappellent qu’un artiste fabrique souvent sa méthode, ses outils, sa propre manière de définir sa pratique artistique.

Mark Knopfler on Guitars

À suivre

C’est à nouveau un dimanche d’écriture avec mon groupe d'ami•e•s qui se prépare, une occasion de progresser sur mon texte. Et ça tombe bien, car je n’ai pas trop envie de passer du temps dehors 😊

Je vous souhaite, malgré le froid et la pluie, de passer un merveilleux week-end !

— mikl 🙏

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