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infrastructures & fictions
Le Flow 12 9 mai 2020 3 min de lecture

Le storytelling des grands professeurs

Pourquoi les grands professeurs sont des conteurs extraordinaires. Je parle également d'Édouard Baer et de José Feliciano.


C’est un week-end sous le signe de la liberté qui s’ouvre. La liberté de sortir de chez soi sans remplir une attestation. Le plaisir de renouer avec la vie sociale, même avec quelques restrictions.

Alors, oui, nous avons massivement utilisé le téléphone et les outils de visioconférence pour communiquer avec l'extérieur. Je garde cependant le sentiment que pendant près de deux mois, j’ai regardé la vie se dérouler depuis notre appartement. Un simple spectateur, assoiffé d’informations, mais aussi surtout avide d’histoires. J’ai lu, beaucoup, mais également écrit pour créer mes propres histoires et assouvir ce besoin de raconter.

Le goût pour les histoires est universel. Elles stimulent l’imagination, parlent directement à notre inconscient. Le storytelling est devenu une technique clé en communication et en marketing. Cette approche est parfois décriée, mais elle s’ancre dans un besoin profondément humain de lier notre rationalité et nos émotions. Les bonnes histoires parlent à nos deux hémisphères cérébraux.

Voilà pourquoi, elles nous accompagnent toute notre vie. Les contes abordent les rêves et les angoisses d’enfant. La narration est au cœur des techniques de mémorisation, comme l’approche du palais mental. Nos rêves sont des histoires que nous nous racontons chaque nuit pour donner un sens aux événements de la journée. Sans histoire, pas de sens.

J’ai réalisé l’importance des histoires, il y a bien longtemps, lorsque j’étais étudiant. Sens et mémorisation. Les bons professeurs sont des raconteurs d’histoire hors pairs.

Nous avons tous en tête un professeur de français, de philosophie ou d’histoire qui a réussi à nous captiver. Ces enseignants-là était des conteurs. Ils avaient un don pour donner vie à leur matière au point que l’on se rappelle encore aujourd’hui d’anecdotes, de faits marquants, 10, 20, 30 ans après.

Je repense parfois aux cours d’Yves Weber, professeur de droit à Nancy. Il parvenait à donner corps aux arrêts administratifs, d’une manière sans pareil. Ses anecdotes, sa manière de raconter rendaient le contexte inoubliable.

Comment, sans ses talents de narration, pourrais-je encore connaitre l’arrêt Dame Dol et Laurent, ces « dames publiques » contestant la légalité des restrictions établies à Toulon pendant la Première Guerre mondiale, au nom de leur liberté d’aller et de venir ?

Je l’entends encore raconter les histoires de responsabilité autour d’un homme blessé près d’un stand de tir, lors d’une fête foraine autorisée par la mairie (époux Lemonnier). Il décrivait l’homme et sa compagne, allongés de l’autre côté de la rivière, l’homme recevant un coup de carabine à plomb dans le derrière. Yves Weber rajoutait force de détails que je ne retrouvais que rarement dans les arrêts eux-mêmes (Dans le derrière, vraiment ? Allongé avec sa maitresse ?). Je pense qu’il inventait beaucoup, brodait, emporté par sa verve de conteur et sa passion de la matière.

Je revois enfin Yves Weber, rendant hommage au Bac D’Eloka, le transformant en un lieu de pèlerinage depuis lequel ses anciens élèves auraient lancé des exemplaires du GAJA (Grand Arrêt de la Jurisprudence Administrative), le manuel de cours de référence.

Ces histoires ont donné vie pour beaucoup de ses étudiants au droit administratif, matière austère par excellence. Elles ont marqué les esprits.

En lisant ce Tweet, le 1er mai, mon imagination est partie à deux cents à l’heure :

Curiosités Juridiques: Est justifié le licenciement du concierge d'immeuble qui pratique la « magie noire » dans les parties communes avec bougies, statuettes, crâne humain et photo des résidents qu'il menace d'ensorceler ou de violer. Cour d'appel de Paris, 8 avril 2016, n°14/10897

J’ai alors repensé à Yves Weber. Le droit est finalement une merveilleuse fenêtre ouverte sur l’humanité, dès lors que l’on s’intéresse aux histoires qui l’ont façonné.

Écrivains, scénaristes, musiciens, professeurs, le pouvoir des histoires est présent dans toute forme de communication. Il est notre arme secrète pour véhiculer nos idées, afficher notre personnalité. Un univers complet se développe dans notre inconscient. Notre univers. À nous de le laisser s'épanouir et de le partager.


La dose de flow

Sur mon blog

Cette semaine, je suis revenu sur les principes de l’application StopCovid. Pour prendre du recul, je l’analyse sous un autre angle : Et si StopCovid était un projet transhumaniste ?

➡️ StopCovid : Un transhumanisme qui s’ignore ?

Inspiration

Édouard Baer a une voix envoutante. Petit shoot du week-end, deux minutes en apesanteur.

🎦 Ce printemps, on va l'attraper avec les dents

Musique

Pour planer cette semaine, je vous recommande cette reprise de California Dreamin' par José Feliciano, chanteur, guitariste portoricain aveugle. La musique est incluse dans la BO de Once Upon a Time in Hollywood de QuentinTarentino. Toujours un grand talent dans le choix des musiques pour ses films. Magique.

California Dreamin' | José Feliciano | Once Upon a Time in Hollywood

À suivre

J'espère que vous prenez toujours plaisir à lire cette lettre. N'hésitez-pas à continuer vos retours, pour me guider sur les styles, les approches que vous préfèrez, de semaine en semaine.

Peut-être avez vous aussi des anecdotes, des histoires de conteurs, d'auteurs, de professeurs inoubliables ? Vous pouvez m’envoyer un petit message pour en parler, ces personnages sont toujours fascinants.

Amis bientôt déconfinés, je vous souhaite un merveilleux week-end !

— mikl 🙏

Le Flow — la lettre

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Toutes les deux semaines, je partage le Flow : mes textes de fiction en avant-première, mes réflexions sur l'écriture, et ce que trente ans dans les infrastructures m'apprennent sur la technologie.

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