Aller au contenu
infrastructures & fictions
Le Flow 144 17 décembre 2022 5 min de lecture

L'Esprit du Singe

Où je vous parle de mon processus d’écriture, de la Planète des Singes de Pierre Boulle et de Paramore.


Hello les amies1,

Alors, est-ce que vous avez eu le temps de finir mon roman court, 404 ? Ça vous a plu ?

J’ai clos cette histoire la semaine dernière, après trois mois de travail de rédaction en épisodes. C’est d’ailleurs une question qu’on me pose souvent. Est-ce que je travaille vraiment en épisodes ? Est-ce que le côté feuilletonnant n’est pas qu’une question de découpage, comme un découpage en chapitres ? Est-ce que je rédige vraiment au fil de l’eau ?

La réponse est oui, je travaille bien en épisodes, au fur et à mesure. Voilà le processus que j’utilise. Je prépare l’épisode du samedi pendant la semaine, souvent en réalisant l’essentiel du travail le jeudi ou le vendredi. Le samedi matin, avant l’envoi de la lettre, j’ajoute les derniers passages qui me manquent, je relis un petit nombre de fois et j’envoie, sans trop me poser de questions. En général, l’heure du repas me sert de butée pour éviter de reculer devant l’obstacle. L'échéance me contraint à terminer un nouvel épisode chaque semaine.

Autre question fréquente, est-ce que j’ai de l’avance dans la rédaction de chaque épisode ?

Eh bien, non. Même si j’avais une idée de l’orientation générale de l’histoire, de la signification du nom 404 – je voulais que ce soit le nom du bateau de Jeanne, donc je savais qu’elle devait avoir un bateau – j’ai composé l’histoire pas à pas. Souvent bien sûr, j’essayais d’avoir des coups d’avance dans les idées que je comptais développer, pour garantir la cohérence d’ensemble, mais pas dans la rédaction elle-même.

Est-ce que l’histoire a changé en cours de route ?

Oui. J’ai ajouté des personnages, pris des tournants que je n’avais pas vus venir. C’est pour cela que ce qui devait être une grosse nouvelle s’est terminé en un roman court. Je me suis laissé surprendre, pour mon plus grand plaisir.

Et ensuite ?

Je me demande encore comment publier ce texte. Je suis tenté de développer davantage certains personnages et certaines scènes. Mais peut-être devrais-je garder une forme d’histoire qui va droit au but et penser plutôt à une suite. Je suis encore en pleine réflexion.

En attendant, je reprends le premier jet de mon autre roman et évidemment, avec le recul, je comprends pourquoi je tourne autour du pot. Il y a un problème dans ma façon de construire l’histoire, quelque chose qui a trait à sa narration et au fait que quelques scènes marquantes génèrent des attentes qui ne sont pas satisfaites dans le déroulement du récit. Cela veut dire que je dois construire ma progression narrative différemment… ou revoir le scénario.

Je travaille dessus. Ça avance, c’est long, mais ça mûrit.

Avec ces deux textes en cours d’élaboration, j’ai été amené à réfléchir à ce qui fait un grand roman. Bien sûr, il y a les personnages. C’est le cœur de l’activité d’écriture, faire naître des personnages forts, qu’ils soient adorables ou haïssables. Pourtant, dans un grand roman, il y a toujours un peu plus. Il y a une vision du monde qui se déploie. Il y a surtout une façon d’ouvrir des portes dans l’esprit des lectrices, pour les plonger dans un monde plus vaste.

À ce titre, la Maison des Feuilles est un livre concept et une belle métaphore. Il crée un mystère autour l’histoire des habitants d’une maison qui est plus grande à l’intérieur qu’à l’extérieur. Et c’est justement le propre de la littérature. Un bon texte se déplie et prend de l’ampleur pendant et après sa lecture.

Ma dernière lecture est de cette classe-là, une grande œuvre de science-fiction, servie par un texte court de deux cents et quelques pages.

La Planète des Singes, de Pierre Boulle.

On a tous l’impression de connaître cette histoire, d’en avoir fait le tour, entre la série télé et les nombreux films produits par plusieurs générations de réalisateurs.

Je vous l’avoue, ce titre évoque la peur et le malaise d’enfant. Avec des singes dotés de corps d’humains, et des intrigues basées sur la domination et l’humiliation des hommes, la série télé dégageait une telle étrangeté qu’elle en était terrifiante.

Et pourtant, malgré mes réticences, je me suis lancé dans la lecture du roman, fasciné par cet auteur qui semblait avoir mené une vie hors du commun. Résistant à Singapour et Saïgon, il est aussi l’auteur du roman Le Pont de la Rivière Kwaï. Comment un auteur français se retrouve-t-il autant adapté par le cinéma américain ? Comment peut-on écrire des œuvres si différentes ? Pourquoi la vision qu’il décline dans sa Planète des Singes a-t-elle autant marqué les scénaristes hollywoodiens ?

Je n’ai pas été déçu. Le roman est infiniment plus subtil que les films qui en ont été tirés, peut-être à l’exception de la dernière série, dont je n’ai pour le moment vu que l’excellent premier épisode sur les origines.

Le livre est très malin, utilisant des singes comme alter ego et miroir de notre humanité. Il est traversé par un questionnement sur l’intelligence et l’évolution. C’est un avertissement lancé à l’humanité : tous les chemins dans l’évolution ne se valent pas, il faut se méfier de notre satisfaction et de notre violence animale.

Ce n’est pourtant pas le seul message, dans cette œuvre à tiroirs, dotée d’une grande plasticité. C’est une réflexion ouverte sur la science et le questionnement de la raison. Dans les films, comme dans la série, l’accent est trop souvent placé sur l’opposition, l’affrontement et la survie, des questions qui apparaissent plutôt secondaires chez Pierre Boulle.

Tout son génie tient dans son écriture en creux, dans ce qui est implicite, dans ce qui ouvre les portes d’un imaginaire puissant et permet d’infinies variations autour de son histoire. C’est à la fois pour cela que son œuvre a donné lieu à tant de déclinaisons et que ces déclinaisons affaiblissent voire affadissent sa vision, en la restituant de manière trop précise.

Bref, vous l’aurez compris, j’ai adoré ce roman, qui joue habilement sur le non-dit et le non-représenté, grâce à de vrais choix de dramatisation. Il laisse suffisamment de place à l’imaginaire des lectrices. A contrario, les franchises littéraires ou cinématographiques et les séries qui s’éternisent s’essoufflent. C’est parce que les concepts surexploités s’usent à mesure qu’ils se précisent, parce que l’explicite inhibe l’imaginaire et fait disparaître sa magie.

La Planète des Singes est un de ces textes qui va me hanter longtemps parce qu’il va continue à vivre et se déployer en moi à mesure que mon imaginaire galopant se l’approprie. C’est un modèle qui va inspirer mes réflexions littéraires et mes textes futurs. Désormais, l'esprit du singe m'habite.

La dose de flow

Musique

J’ai découvert le groupe US indé Paramore. Voici l’un de leur dernier morceau, aux arrangements riches, This is Why, extrait de l’album éponyme qui sort en 2023 :

Vous pouvez également écouter Misery Business un morceau de 2007, qui se démarque par son riff ultra-efficace :

À suivre

Voilà, vous savez tout, vous connaissez le point où j’en suis arrivé aujourd’hui dans mon écriture et mes lectures. Je travaille également sur la refonte de mon site Web. Cette newsletter est d'ailleurs envoyée avec mon nouvel outil, j'espère qu'elle vous parviendra bien. Dites-moi si ce n'est pas le cas 😉

Le Flow, comme le podcast, va prendre deux semaines de pause pendant les fêtes, mais l’écriture va continuer !

Je vous retrouve le 7 janvier 2023, pour le premier Flow de l’année.

En attendant, je vous souhaite de passer de merveilleuses fêtes !

— mikl 🙏


  1. Vous l'avez peut-être remarqué, je teste l'utilisation du féminin générique comme technique d'écriture inclusive. L'idée me vient de l'écrivain Martin Winckler. Il vit désormais au Québec, c'est une approche assez courante là-bas, proche de la façon de faire des anglophones.

Le Flow — la lettre

Recevoir le Flow

Toutes les deux semaines, je partage le Flow : mes textes de fiction en avant-première, mes réflexions sur l'écriture, et ce que trente ans dans les infrastructures m'apprennent sur la technologie.

Merci de votre inscription!
Merci de vérifier votre boite de réception pour confirmer votre adresse email.