Jungle – Le Flow #169

Jungle – Le Flow #169

Où je vous parle de mon expérience de la jungle guyanaise et de Queens of the Stone Age.


Newsletter   •   08 juillet 2023

Hello les amies,

Je me suis profondément enfoncé cette semaine dans une jungle à la saveur particulière,

Jungle de mes textes ;

Jungle de mon roman sur lequel je me suis essentiellement consacré cette semaine à la trame de l’histoire et à sa clarification ;

Jungle de ma nouvelle pour les Amazonies Spatiales, un texte qui doit s’ouvrir sur une scène dans la forêt amazonienne ;

Jungle mythique et symbolique, dans lequel on se perd pour en ressortir transformé.

Pour parler de cette expérience, j’ai envie de vous partager un texte que j’ai écrit à chaud, à Cayenne, après mon excursion à la lisière de la jungle avec mes camarades des Amazonies Spatiales.

Bonne lecture !


Jungle

Ai-je vraiment vu la jungle ?

Ici, à Cayenne, l’expérience de la forêt amazonienne s’est déjà transformée, cristallisée en souvenirs. Content d’y être passé, heureux d’avoir rencontré un espace mythique, je l’ai gravé dans ma mémoire, dans mon âme et dans ma chair. J’ai vécu cette expérience, comme trop souvent, comme un collectionneur compulsif, manie de celui qui redoute l’instant, mais l’affronte à reculons pour pouvoir plus tard, à l’envi, s’enivrer de ses souvenirs. Le cerveau est une machine mystérieuse, le mien ne demande qu’à transformer l’angoisse de la vie en un nectar grisant que je sirote dans le confort de mon salon. Vivre, c’est pour moi une suite d’aventures éphémères, trop intenses pour être enchaînées sans souffler. Alors, j’accueille chaque opportunité comme expédition qui m’amènera à escalader une montagne dangereuse et sacrée pour ramener un précieux et envoûtant breuvage. Je vis ces expériences à la troisième personne, hors de mon corps, dissocié, enfermé en moi, protégé de l’extérieur, mais alerte, un œil ouvert sur le monde, une caméra qui filme l’aventure pour se la rejouer à l’envi. Je traverse le monde, j’affronte la damnation pour aspirer le sang de la vie, de la ville ou de la jungle. Oui, j’ai vécu la forêt amazonienne, avec un pied dans le futur, pour sa capturer sa mémoire, pour l’avaler, absorber son âme, boire son sang.

Comme un rêve éveillé, ce voyage en Guyane crée des connexions, tire un trait entre l’espace et la jungle, car les deux environnements ont ce point commun d’être hostile aux humains. Traverser la jungle ou y vivre, c’est se dépasser, c’est dominer sa peur, c’est survivre à la maladie, s’adapter ou mourir dans un combat contre un milieu que l’humanité finit hélas par vouloir transformer jusqu’à la plier à sa volonté. Dans l’espace, terraformer, sur Terre, domestiquer. Humanoformer jusqu’à rendre confortable un environnement hostile par nature. Disséminer le virus humain.

Peut-être les similitudes entre l’espace et la jungle s’arrêtent-elles là. La forêt amazonienne parle à nos instincts primitifs, parle à notre âme, nous fait rencontrer nos racines, aussi loin qu’il est possible de remonter, elle raconte un temps ou la lutte pour la survie passait aussi par l’harmonie. L’espace est une fenêtre sur notre futur, un futur confortable, souhaitable, désirable, aseptisé par nécessité (et nous l’avons appris, nettoyé et préservé par les microbiologistes de l’ESA). L’image propre de l’entrepôt d’assemblage de la fusée Ariane 6 en est saisissante. L’espace se veut propre.

Alors, ai-je vraiment marché dans la jungle ? Nous ne sommes allés qu’à quelques kilomètres de la route, à un endroit où la faune a été déjà trop chassée. Nous sommes restés dans la bande côtière, encore loin de l’hinterland, à des centaines de kilomètres des zones protégées du sud. Dans cette forêt que nous avons foulée, l’hostilité demeure relative, dans la sécurité d’un carbet ou dans notre randonnée avec notre guide. Reste la beauté d’une végétation que l’on retrouve chez nous dans des pots de fleurs, des épiphytes aux arums. Reste l’humidité, la boue, la moiteur obsédante, qui vient de l’extérieur, mais surtout de l’intérieur, suinte par tous les pores de la peau, comme si les ruisseaux et la forêt nous traversaient pour nous absorber, pour nous avaler, pour sucer notre moelle. Reste la difficulté à marcher sur les sentiers détrempés, reste mes pas qui s’enfoncent dans les cours d’eau à franchir. Même totalement détrempé, je m’appliquais bêtement à éviter les zones les plus boueuses, j’essayais de passer à guet en équilibre sur un tronc d’arbre, alors que déjà j’avais marché plusieurs fois, jusqu’à mi-mollet, chaussures détrempées, dans ces ruisseaux clairs. Réflexe inadapté de citadin qui se raccroche toujours à ce qui lui est familier.

J’ai aperçu de la jungle, comme on jette un regard à l’orée d’un bois. J’ai croisé des sites où ont vécu des Amérindiens et dans lesquels leurs esprits flottent encore, retranchés loin de notre civilisation qui ne laisse plus aucune place à la nature. La parenthèse réveille ce qu’il y a de plus primitif en nous, distille une petite dose de jungle, la dose d’« épice » maximum qu’un citadin comme moi peut tolérer.

Pourtant, la jungle, ce n’est pas seulement l’humidité et la boue, c’est une frontière qui se déplace à la limite de ce que l’humain peut vivre. C’est un endroit mythique, fantastique, une fenêtre sur notre passé, la vision de nos ancêtres, un miroir de nos âmes, que nous ne pourrons vraiment explorer que dans nos imaginaires ou dans les écrits des grands explorateurs. La jungle nous échappe, elle s’éloigne à mesure qu’on s’en approche, elle reste un mystère insaisissable, car c’est sa nature.

Alors, peut-être que je n’ai pas vu la jungle, la vraie, celle qui n’existe que dans le territoire du fantasme, celle qui représente un antagonisme chimérique entre l’Homme et la nature. Pourtant, de cette quête j’ai ramené un précieux breuvage, si enivrant, je l’ai déversé dans le réservoir de mes souvenirs, fragments d’inconscient prêts a être distillés dans mes histoires. Je me rêve généreux, aventurier de salon, hobbit effrayé qui aime qu’on lui dise au coin du feu « raconte-moi encore, c’était comment la jungle ? »

Dans les brumes de mes souvenirs, l’image de mon départ me revient comme un fantôme du passé, déjà. Avant de partir, j’ai abandonné mes vêtements, collés à moi, chargés de ma sueur mêlée à l’eau de la forêt, arrachés comme une seconde peau. Un geste symbolique dont je comprends seulement la portée, ici à Cayenne, une mue qui me rappelle qu’une expérience si intense est toujours transformatrice.


La dose de flow

Musique

Les Queens of the Stone Age, le groupe rock de Josh Homme, viennent de sortir leur nouvel album, In Times New Roman. Il est bon, truffé des arrangements complexes qui évoluent en permanence au sein du même morceau. Je vous partage le premier titre de l’album, Obscenery. Pour un exemple de ces merveilleux arrangements, allez écouter à 1:46, à 2:25 ou à 3:40 :

Queens of the Stone Age - Obscenery

Et pour les écouter dans leur environnement naturel, la scène, voici un enregistrement live de leur concert à Lyon aux nuits de Fourvière, tout frais, capté le 4 juillet 2023 par Arte :

Queens of the Stone Age - Nuits de Fourvière 2023 – ARTE Concert

À suivre

J’espère que ce partage d’expérience vous a plu, qu’il vous a donné une idée du voyage de l’auteur, de ce qui se passe quand ses textes maturent au travers de ses expériences et du filtre déformant de son inconscient.

Merci de m’avoir lu, je vous souhaite un merveilleux week-end !

— mikl 🙏