Tant qu’existe le hasard, La Plaie 34 – Le Flow #195


Newsletter   •   10 février 2024

Hello les amies,

Alors, l’art se niche dans le vide quantique ?

Franchement, combien d’entre vous ont été rebutés par le titre de mon essai la semaine dernière ? Combien ont eu le courage de plonger dans ce texte ?

En tout cas, nous voilà repartis pour la suite de mon roman.

Encore une fois, ce chapitre s’est tellement développé qu’il en est devenu « double ». Ce n’est pas grave, me suis-je dit naïvement, il a deux parties distinctes, je le coupe en deux. Et j’ai pris le temps de développer cette première partie… qui est devenue à son tour immersive et massive.

Je sais que beaucoup perdent le fil sur la longueur, avec un texte dont la rédaction s’étire sur une année. Je vous comprends, pas de pression, j’enverrai aux abonnées de ma lettre hebdo le fichier qui compile l’intégralité du premier jet, afin de pouvoir le lire d’une traite (si vous pouvez lire 450 pages d’une traite).

Pour rattraper votre lecture, c’est par ici :

En attendant, pour ceux qui réclament la suite, la voici !

Bonne lecture !


La Plaie - Épisode 34

Tant qu’existe le hasard

Hector s’agite, il tourne dans son lit, il rêve, se sent léger. Bientôt, il s’élève. Il entend la voix de sa mère. Kaîs ? C’est sa maman qui lui parle. Hector plane dans la pièce. Le corps qui dort dans le lit n’est pas encore le sien, c’est Kaîs, avant Hector, encore enfant. Il dort, son visage se crispe et se réveille en sursaut, il se redresse d’un bond dans son lit, hors d’haleine. Hector ne l’entend pas, mais il devine le hurlement violent et silencieux qu’il expulse de sa gorge comme une présence maléfique. L’enfant se calme, observe autour de lui. Il ne voit pas Hector au-dessus de sa tête.

La porte s’ouvre. Sa mère entre dans la chambre d’Hector. Son ombre démesurée se projette sur le mur derrière le lit. La femme est calme, sereine. Elle est belle, bien sûr, encore jeune, à peine l’âge d’Hector. Elle apaise Kaîs, tente de replacer ses indomptables cheveux hirsutes, puis lui embrasse le front et l’invite à s’allonger. Le regard de l’enfant lui sourit, il sait ce qui vient. Sa mère tire une chaise et s’installe près du lit. Elle attrape un livre qu’elle ne lui lira pas, juste pour se donner un air. Elle fermera les yeux, les deux mains posées sur le vieil album mainte fois feuilleté, et laissera son esprit partir pour un voyage intérieur dans un royaume lointain.

Sa mère lui racontait souvent des histoires, des contes qu’elle aimait inventer juste pour Kaîs. Il l’entend préparer en quelques mots l’entrée en scène de son personnage préféré, son alter ego, un Kaîs mythique, un être hybride, à la fois Peter Pan berbère et fée Clochette, qu’elle avait inventé pour dompter sa peur du noir et ses cauchemars d’enfant. La nuit, lui disait-elle, l’esprit s’envole, il se détache du corps pour habiter celui de son Djinn, être léger, espiègle, lucide et tout puissant. Il flotte parce qu’il a pris possession de son Djinn, un Kaîs enfant, féérique, libéré du poids du monde, des péchés et des doutes. Il est l’univers.

Alors Hector vole, retrouve ses réflexes d’antan, fait un tour sur lui-même, puis une pirouette. Cela fait tellement longtemps que le Djinn ne lui avait pas rendu visite, qu’il l’avait oublié. C’est si bon de le retrouver, enfin il allait lui donner l’aide qu’il implorait de recevoir.

Dans son lit, l’enfant garde les yeux fermés. Sa respiration s’est ralentie. Sa mère se lève, remonte le drap, et s’éclipse en silence. Lorsqu’elle referme la porte, la faible lumière disparaît. Hector se retrouve dans le noir. Tant qu’existe le hasard, il la reverra, tant qu’existe la magie. Au moins dans ses rêves. Son esprit redescend lentement, poussé par la gravité. La paix l’envahit lorsqu’il regagne son corps.

La porte se rouvre. Cette fois la lumière reste éteinte dans l’autre pièce. Une ombre se glisse dans la chambre. Elle attend, instant d’éternité, pour laisser ses yeux s’habituer à l’obscurité. Une fois qu’elle s’est repérée, l’ombre s’avance vers sa commode. Lentement, elle ouvre les tiroirs sans un bruit et les fouille avec précaution, elle est une ombre après tout. Elle contourne le lit et s’approche de la table de chevet. Elle se penche pour vérifier ce qui s’y trouve. Hector dort sur le côté. Ses yeux sont suffisamment entrouverts pour qu’il distingue le visage de la femme qui a débarqué chez lui comme une sauveuse. Elle poursuit ses recherches en rejoignant la salle de bain. La luminosité change légèrement. Apolline doit s’éclairer avec l’écran de son téléphone portable pour faciliter sa tâche.

Les images se bousculent dans l’esprit d’Hector. Son esprit est embrumé. Les ombres deviennent des formes, les formes, des êtres de chair et de sang. Il est maintenant dans la ruelle, le soir du meurtre. Il entend le cri d’Apolline, ses pas qui résonnent, le coup de feu qui claque et lui déchire les tympans. Son souffle s’accélère. Il se répète ce que lui disait sa mère quand elle venait la nuit le rassurer, lorsqu’il baignait dans la sueur de ses cauchemars. « Tant qu’existe le hasard, tant qu’existent la magie, les rêves, les histoires, rien n’est jamais certain, le destin peut encore être écrit, réécrit, à l’infini. Tu ne risque rien Kaîs, tout ça n'est qu'un jeu. » Il lève son arme, elle est lourde, ses mains tremblent. Il a repensé à cette femme qui l’a hanté comme un fantôme et qui a repris chair hier soir. Que lui veut-elle ? Elle est là pour lui, il le devine. Mais tant qu’existent le hasard et les rêves, il ne peut avoir de certitudes. Sa voix s’étouffe dans sa gorge lorsqu’il veut hurler sa sommation. Tout est si réel. La scène continue de se dérouler devant ses yeux, mais ce n’est pas un film, il est condamné à revivre une nouvelle fois ce qui l’obsède. Et soudain, il sait ce qu’Apolline est venue chercher. Son cœur s’emballe.

L’ombre se presse pour sortir de la salle de bain. Elle a entendu sa respiration saccadée. Elle lui lance un regard, il semble toujours dormir, mais elle bat en retraite et le laisse à ses rêves étranges. Il repense à la prédiction d’Eric Frey. Va-t-il vraiment mourir dans trois jours ? Est-ce pour ça qu’il est encore en vie ? Parce qu’il le devait ? Une tempête se lève, il la sent monter depuis longtemps, mais cette fois, il accepte ses doutes, ses peurs, celles qu’il avait enterrées et celles qui l’avaient écrasé, enseveli et qui ressurgissent parfois comme des démons du passé. Il est Kaîs, pas un Dieu ni un ange, mais un Djinn, tout puissant, omniscient. La magie existe dans cet espace sans certitude, et il sait que tant qu’existe le hasard, il ne peut que s’en remettre au destin et à sa vigilance. Il laisse alors l’obscurité l’engloutir.


Hector se réveilla dans une autre dimension. C’eut pu paraître un matin comme les autres, si un mal de crâne ne pulsait pas dans sa tête au rythme de ses battements cardiaques. Il constata qu’il était encore habillé. Le doute le saisit, il regarda autour de lui. Il était bien dans sa chambre. Tout lui revint alors, les actes qu’il aurait voulu cantonner au monde des rêves, et le regret lui tordit les tripes comme une réalité qui ne s’effacerait jamais. Il ferma les yeux. Lentement, une image lui imprima la rétine. Le visage tendu de Brochard, puis son sourire satisfait flottaient devant lui. Il essaya de l’effacer, en vain. Son cauchemar était une réalité immuable. Il rouvrit les yeux et se redressa, lentement d’abord, s’attendant à ce que la pièce tourne autour de lui. Seul le mal de tête devint plus intense, comme si son cerveau avait heurté douloureusement les parois de sa boîte crânienne. Il avait soif, sa langue était rapeuse comme un papier de verre. Il huma sa chemise. Il puait. Il décida de la changer pour un tshirt propre, avant de rejoindre le salon. La douche attendrait.

Dès qu’il passa la porte, l’odeur du café chaud lui donna une autre perspective sur la vie. Il anticipait les gorgées qu’il allait avaler, la caféine dans ses veines, la lucidité retrouvée et le recul nécessaire pour, peut-être, imaginer un plan pour s’en tirer. Il ne croyait pas que la femme qui était dans son salon allait l’aider, ce n’était pas magicienne, que pouvait-elle faire ? Elle était toujours là, elle, dont il ne parvint pas à retrouver le prénom. Ses traits tirés trahissaient sa fatigue, elle avait bossé toute la nuit. Elle s’interrompit dans son travail lorsqu’il entra dans la pièce et l’observa le sourcil froncé. Elle attendait des questions, une simple remarque. Les pensées qui avaient traversé en rêves l’habitaient toujours, mais il ne s’emporta pas. À quoi bon ? Pour comprendre, pour qu’elle se livre, Hector devait l’apprivoiser, l’observer, jouer avec elle comme elle prétendait se déjouer de sa vigilance. Il avait un temps d’avance sur elle, un avantage qu’il comptait exploiter. Hector continua sa route vers sa machine à café qui maintenait le breuvage noirâtre au chaud.

— Tu m’excuses, j’ai besoin d’un coup de fouet avant de pouvoir parler et surtout de pouvoir te distinguer, là tu es trop floue.

Apolline ne répondit rien et reprit sa frappe rapide sur le clavier. Le rythme était précis, régulier. Le bruit du clavier était hypnotique, il berçait Hector pendant qu’il vidait le reste du pot de café dans son mug, et préparait immédiatement une nouvelle fournée. Il rajouta sans y penser trois cuillères de poudre à sa dose habituelle. Aujourd’hui, il avait des morts à réveiller. Il avala un comprimé de Paracétamol, le dernier de la boîte, directement avec une gorgée de café. Enfin, il s’approcha de la table, pendant que la cafetière émettait ses gargouillis en envoyant les premières giclées d’eau brûlante dans le filtre. Une odeur suave, toujours plus dense, emplit la pièce.

L’apprivoiser. Hector rapprocha une chaise et s’installa à côté de la femme.

— J’ai oublié ton prénom.

— Apolline, répondit-elle sans s’interrompre.

Il se rappela de l’ombre qui lui avait tourné autour et pris plaisir dans un jeu de sous-entendus.

— Je ne suis pas sûr d’avoir toute ma tête, alors dis-moi, tu n’en as pas profité hier ? Tu n’as pas abusé de moi ?

Cette fois Apolline s’interrompit pour tourner le regard vers lui, interdite, la bouche ouverte. Ce fut une des rares fois où Hector put la surprendre. Hector éclata d’un rire franc.

— Bon, alors, je vais me contenter d’un simple merci pour hier soir.

— Pour quoi ? Pour t’avoir laissé dormir sans te sauter dessus ? Sans vouloir me moquer, je pense qu’un cadavre aurait eu plus d’entrain, Hector. Mais sinon, de rien.

Hector leva les mains et détourna les yeux en signe de reddition. Sa blague était mauvaise, ce n’était pas la meilleure entrée en matière. Le silence s’installa et Apolline reprit la tâche sur laquelle elle était affairée.

— J’ai bientôt fini, répondit-elle à la question silencieuse d’Hector. Accorde-moi cinq minutes et je t’explique où j’en suis.

Hector se contenta de l’observer jouer avec les fenêtres sur son écran. Tout allait bien trop vite pour lui, en tout cas dans son état actuel. Lorsqu’enfin le ballet s’arrêta sur une fenêtre de navigateur avec le logo « Cryptonymous », Apolline se tourna vers lui pour plonger son regard dans le sien.

— Voilà, Hector. Écoute-moi avec attention. J’essaie de te sortir de la merde. Je ne garantis rien, mais j’ai fait au mieux et je crois que ça peut fonctionner. Si c’est le cas, promets-moi de m’aider avec Karpathi. On a une conversation à terminer tous les deux, et sans toi, il va continuer à me bouder.

Elle gardait l’index sur la touche « Entrée » suspendue à sa décision. Hector comprit qu’elle n’avait pas surgi par hasard. Elle avait un plan. Elle avait réglé sa dette hier soir en lui envoyant Vitale. C’était malin. L’arrivée de son ami devait émousser toute résistance. Depuis combien de temps le surveillait-elle, patientant jusqu’au bon moment pour l’approcher, attendant qu’il soit à terre, moribond ? Car évidemment, elle ne l’aidait pas pour ses beaux yeux. Si elle était encore là, c’est parce qu’elle avait besoin de lui. Au moins pour un temps, leurs intérêts convergeaient. Il hocha la tête sans hésiter, mais sans toutefois comprendre dans quoi il s’engageait. Et après, que risquait-il ? Est-ce que sa situation pouvait vraiment empirer ?

— Tu peux compter sur moi, lui confirma gravement Hector, préférant paraître grand prince.

D’une pression sur son clavier, elle envoya le message qu’elle avait préparé. La fenêtre disparut, la carrière d’Hector dans la Police dépendait de l’effet de ce message sur son interlocuteur.

— Et tu vas m’expliquer ce que tu as fait maintenant, ou bien tu considères que je suis trop con pour saisir ?

— Non, c’est assez simple, je pense que tu peux comprendre, même si tu es flic – elle aussi était joueuse. Dans les grandes lignes, j’ai procédé comme avec ta box internet et ton ordinateur portable. J’ai d’abord essayé d’attaquer les serveurs de messagerie et de stockage de Brochard. Le but était de trouver des choses suffisamment illégales pour que l’avocat réfléchisse avant de révéler les détails de ta visite nocturne. Un avocat aussi en vue à toujours des secrets à protéger, au moins ceux de ses clients notoires. Mais pas de bol, son cabinet a tout sous-traité à un fournisseur de Cloud. C’est une grosse bêtise, mais cela ne m’a pas arrangé.

— Pourquoi ?

— Pour la bêtise ? Parce que ses secrets sont certainement accessibles par son fournisseur. Je doute que Brochard crypte ses mails et ses fichiers. Mais ça m’a ralenti, car l’opérateur applique régulièrement les patches de sécurité. Ma boîte à outils est un peu ancienne et donc mes programmes n’ont pas trouvé de faille immédiatement exploitable. Son système n’est pas inviolable, comprends moi bien, mais il me fallait plus de temps pour trouver la bonne méthode pour pénétrer dans ces machines.

— Et donc ? Si tu n’as rien, c’est quoi ton moyen de pression ?

— Maître Brochard sur un arbre perché tenait en son bec un fromage.

— Qu’est-ce que tu racontes ?

— Tu as déjà joué au poker. Pas besoin d’avoir de bonnes cartes en main pour bluffer. L’important, c’est que Brochard croit ce que je raconte, flatterie ou menace. On veut qu’il lâche l’affaire sans lui laisser le temps de réfléchir ni de souffler. Qu’il ouvre le bec et laisse choir son fromage. Vous n’apprenez plus La Fontaine en France ?

Hector ne cacha pas sa déception et haussa le ton.

— C’est tout ? Tu racontes des cracs et tu penses que ça va suffire ?

— Oui. Pour attaquer un système, le plus efficace c’est de s’en prendre au maillon faible. Et tu sais quoi, dans 80 % des cas, c’est l’humain. Tu as entendu parler de Kevin Mitnick ?

Hector secoua la tête. Elle poursuivit.

— Kevin Mitnick était un hacker américain, le premier à se retrouver sur la liste des dix personnes les plus recherchées par le FBI. Ce monsieur, connaissait un peu plus d’informatique que la moyenne à l’époque, mais c’était surtout un expert des organisations et de la psychologie humaine. Personne ne pense jamais que tu bluffes, tout le monde a envie d’aider son prochain. Il utilisait ses talents pour obtenir des infos de plus en plus secrètes, comme un moyen de prouver qu’il était dans la confidence, qu’il était légitime. Chaque information devenait pour lui une clé pour ouvrir une nouvelle porte. J’appelle ça escalader l’échelle de l’information.

— Tu avais donc un minimum d’infos ?

— Oui, mais seulement du bas de l’échelle, des infos publiques que j’ai détournées pour les rendre plus sulfureuses. Tout le monde est suspect, ça dépend toujours du contexte. Tiens, regarde.

Elle afficha d’abord le courrier anonyme qu’elle avait envoyé.

« Bonjour maître,

Depuis le temps que je rêvais d’écrire ça. Je devrais te remercier de l’aubaine.

J’imagine que tu as envie de rester avocat aussi longtemps que possible. Et la tôle, ça n’aide pas, le barreau n’est pas fan en général. C’est bon, tu as pigé la blague ?

Alors, on va tous jouer fair-play. Tu oublies l’incident d’hier soir à ton bureau, tu ne tires pas la couverture à toi, tu ne pourris pas le beau procès qu’on mérite d’avoir.

Et nous ?

Et bien, on ferme les yeux et on te fout la paix sur le reste. T’en as bien profité, hein ? T’as bien fait. La vie est trop courte.

Voici un lien sur le dossier qu’on tient sur toi, on le laisse un petit moment pour que tu puisses te faire une idée. »

— Tu as osé la blague sur la tôle et le barreau. Tu as quel âge, dis-moi ?

— Ça fait partie du style hacker que veux-tu ! Il faut être un peu puéril si tu veux que ton adversaire te sous-estime.

Apolline se tourna vers sa machine et cliqua sur un document intitulé « Dossier Brochard.pdf ».

— C’est le document que je lui ai envoyé, avec une partie des pseudo-preuves que j’ai rassemblées.

Le document s’ouvrit sur une table des matières avec une liste de noms en vue, des clients de l’avocat. Elle parcourut quelques pages de textes.

— J’ai extrait tout ça de la presse et je l’ai fait réécrire par un logiciel maison pour que cela paraisse louche, expliqua-t-elle. Je parie qu’il a oublié les articles et qu’il va commencer à flipper.

Elle continua la progression dans le document et soudain son logiciel crasha avec un code d’erreur incompréhensible.

— J’ai ensuite corrompu le fichier. Il plante systématiquement. Brochard va penser que c’est sa machine. Et vu la nature du document, je ne pense pas qu’il va faire appel à son service informatique. Soit il est sage et ne parle à personne de ta visite hier soir, soit il prend ses risques en imaginant que c’est de la poudre aux yeux et que je n’ai rien sur lui. À ton avis, que va-t-il choisir ?

— Il ne va pas prendre le risque. Il a trop à perdre, si jamais tu ne bluffes pas et rien à gagner.

— Oui, et sans compter que je n’ai rien pour l’instant, mais je n’ai pas dit mon dernier mot. S’il te balance, je trouverais de quoi le mettre dans de sales draps.

Hector se releva pour se servir un deuxième café tiré du pot tout chaud qui avait fini de s’écouler. En le versant dans sa tasse, il eut presque l’impression que le breuvage était solide tellement il était dense.

— Fais confiance à mon expérience, Hector, l’arme psychologique est la plus puissante du monde. Elle peut mettre n’importe qui à genoux. Nous avons tous une aversion pour le risque et sommes très mauvais pour évaluer les probabilités. Sans entraînement, impossible de résister. J’ai vu à l’œuvre les ravages de ces principes en Allemagne de l’Est. Et oui, j’ai l’âge d’avoir vécu la chute du Mur de Berlin et connu ce qu’il y avait avant. La Stasi – son accent et son dégoût étaient ressortis sur ce mot – la Stasi était très forte à ce petit jeu de poker menteur. Mon père les appelait les corbeaux, toujours habillés de sombre, l’œil menaçant, prompts à faire chanter n’importe qui sans raison. Un simple mot pouvait réveiller les culpabilités les plus profondément enfouies. Tout le monde a un secret bien caché, même si c’est juste une honte d’enfant qu’il veut enterrer, crois-moi.

Hector voulut la contredire, mais il se ravisa. Il se souvint de son père, de sa famille, du poids de la culpabilité qui pesait sur ses épaules, de son frère qui l’avait laissé tomber avant que lui-même ne le trahisse. Lui aussi avait des choses à effacer, des regrets, des actes dont il n’était pas fier. Si l’Homme a été doté d’une capacité à l’oubli, il y avait bien une raison. La cerveau est né avec une soupape de sécurité pour rendre sa vie tolérable. Hector baissa les yeux. Apolline posa sa main sur la sienne.

— Si Brochard n’a pas marché, tu le sauras bien assez tôt. Parle-moi de ton craquage. Qu’est-ce qui t’a pris ?

— Tu te souviens de la ruelle ? Oui, bien sûr que tu t’en souviens. J’y suis retourné. Sur le chantier, j’ai découvert la carte de transport, d’un type, Alix Klineman. Son nom était sur la liste des victimes, il était censé être mort dans la Plaie. Pourtant, je l’avais vu se planquer sur le chantier avant que tu n’arrives. Je me suis dit que c’était louche. S’il avait perdu sa carte à ce moment-là, comment avait-il pu se retrouver otage au Bataclan et mourir peu après ? Il n’aurait pas pu rentrer dans la salle, même s’il avait essayé. Alors, j’ai l’ai cherché et je l’ai finalement retrouvé hier.

Le même jour que toi, Apolline. Hector s’interrompit pour aller chercher son carnet.

— Voilà, ce que j’ai déniché dans le squat dans lequel il créchait. Tu peux feuilleter, il y a pas mal de coupures de presse, beaucoup de photos de Maxime Bénard, un de ses amis, et même quelques photos de moi. Pourquoi ? Va savoir ! Le dernier document concernait le suicide d’un auteur inconnu. Pourquoi Alix Klineman s’y intéressait-il ? Je suis passé chez cet écrivain et j’ai repéré que Brochard l’avait menacé de poursuite, parce qu’il écrivait sur V13. Je suis donc passé chez Brochard pour l’interroger sur ce suicide… J’espérais voir de la compassion, même feinte, pour cet homme qu’il avait peut-être poussé à bout, mais tout ce qu’il sait faire, c’est provoquer. C’est comme ça qu’il gagne, lorsque l’outrance tutoie l’outrage.

Hector s’arrêta comme s’il avait vu un revenant. Il revit sa propre photo avec Karpathi sur le tableau d’Eric Frey et ses notes questionnant leur relation avec, au-dessus de sa propre tête, une question obsédante, est-ce qu’il sait ? Est-ce que je sais quoi, bordel ?

— Un détail me revient, Apolline, dit-il en sautant du coq à l’âne. Je n’arrive pas à comprendre ce que l’image de Karpathi faisait sur le tableau en liège de l’auteur, juste au-dessus des victimes.

— Comment tu veux que je le sache ?

— J’ai scanné la pièce avec un gadget conçu par un collègue. Tu voudrais bien y jeter un œil ? Peut-être que tu verras un détail qui m’a échappé.

Hector jouait les modestes, mais il avait surtout décidé de ne pas lâcher Apolline d’une semelle, pas maintenant, maintenant qu’il la tenait enfin, après des mois de recherche. S’il voulait comprendre ce qui s’était joué ce soir-là, peut-être retrouver Alix, il avait besoin d’elle.

— Maintenant ?

Hector regarda machinalement la montre à son poignet droit. 7 h 30. C’était le moment parfait pour aborder Edgar, avant que la PJ ne bouillonne d’une effervescence épuisante. Et si Brochard voulait toujours le faire tomber, il n’aurait pas accès aux locaux bien longtemps.

— Oui, tu peux prendre une douche et trouver un truc à ta taille dans mon placard. Ya des t-shirts.

— Mouais, Hector, n’y compte pas trop, je suis pas trop du type groupie qui met les vêtements de son idole le lendemain.

Elle éclata de rire en voyant son visage décomposé en réalisant la ringardise de ce qu’il lui avait proposé. Elle se leva tout sourire.

— Allez, ne t’en fait pas, conclut-elle en remballant ses affaires, je n’ai pas l’intention de t’abandonner. Tu te souviens, on doit aller voir Karpathi ensemble ? Oui, je sais, c’est l’hypothèse optimiste, ajouta-t-elle alors qu’Hector allait la couper. Mais fais un effort, tu me fatigues déjà. Bon, je te retrouve quai des Orfèvres dans 1 h, OK ?

À suivre…


La dose de Flow

Musique

Gaëtan Roussel et -M-, « On ne pleure pas dans l’eau » en acoustique, trois notes de piano, deux guitares, et deux voix magnifiques, complémentaires, immédiatement reconnaissables. Je vous partage aujourd’hui l’incroyable version acoustique de ce duo de légende. Et ne manquez pas les notes d’une légèreté folle du solo de -M- (trop court à mon goût, j’en veux plus).

Gaëtan Roussel & -M- - On ne pleure pas dans l'eau (Session Acoustique)

À suivre

Je n’imaginais pas combien la fin d’un roman pouvait paraître étrange, à regarder la cible qui s’éloigne à mesure que l’on s’en rapproche, comme un mirage dans le désert fuit le marcheur désespéré. Mon amie Sylvie Poulain m’a suggéré la bonne métaphore. La fin d’un roman est comme la fin d’une randonnée. On sait que l’arrivée est proche, certainement juste derrière cette petite butte qui semble tout près. La butte est une finalement une grande colline et tout ce que l’on peut apercevoir en la franchissant, c’est une autre butte, qui semble si proche qu’on pourrait la toucher.

Il y aura pourtant une ligne d’arrivée et un jour où le mot fin s’écrira sur la page. En attendant, je passerai demain dimanche une nouvelle journée de travail, de partage et de discussion avec mon groupe d’écriture, histoire de gravir ensemble la prochaine colline qui se trouve devant nous.

Je vous souhaite de passer un merveilleux week-end, heureux, et peut-être comme le mien, dédié à arpenter les sommets de nos imaginaires.

— mikl 🙏