Marabouté, La Plaie 36 – Le Flow #197

Où je vous présente Marabouté, nouvel épisode de mon roman La Plaie, et vous parle de Myrath.


Newsletter   •   02 mars 2024

Hello les amies,

I'll be back, je vous avais prévenus et me revoilà, tout requinqué après de belles vacances culturelles et gastronomiques à Blois (Le Bro’s restaurant, mes amies, le nom est quelconque, mais le menu est exceptionnel 🤩).

Alors pour la bonne cause, et des raisons logistiques, il n'y a pas eu de Flow la semaine derrière, mais voici la suite du roman, un chapitre dans lequel Hector Mahi fait de nouvelles rencontres insolites.

Pour rattraper votre lecture, c'est par ici :

Bonne lecture !


La Plaie - Épisode 36

Marabouté

Marabouté

Le poids qui lui écrasait le thorax depuis des mois avait disparu. Hector se sentit d’un coup plus léger malgré les emmerdes qui lui tombaient dessus, malgré le mur qui se dressait devant lui. Soudain, il se voyait capable de le franchir. Était-ce parce qu’il croyait que tout était perdu qu’il osait admettre que tout était possible ? Parce qu’il était vivant, malgré tout. Des profondeurs de son être, l’enfant qu’il avait été hurlait à lui déchirer les tympans. Tant qu’existe le hasard, tant qu’existe la folie, tant qu’existe la vie. Il n’avait plus peur, ce n’était pas un cri de rage, mais une puissante vibration, une énergie qui lui venait des tripes. Il admit qu’il n’avait pas besoin de mourir pour renaître. Depuis combien n’avait-il pas senti déferler cette vague d’énergie débordante, une force qu’il associait à son enfance, à la liberté, à l’admiration sans limite pour son frère ?

À peine avait-il refermé la porte du bureau qu’Hector avait jeté un regard espiègle à Apolline, ce regard de défi complice qui veut dire, même pas cap, puis il s’était mis à dévaler les marches deux à deux. Le premier en bas est une mauviette ! Ils se lançaient souvent dans des courses folles avec Yacine quand ils étaient jeunes et qu’ils se retrouvaient l’été dans la maison de Tizi-Ouzou, ivres d’une liberté qu’ils n’avaient connue que là-bas. Une descente un peu raide, une glissade mal contrôlée et Hector avait fini le crâne dans un muret de pierre. L’incident lui avait valu cinq points de suture et une cicatrice disgracieuse dans le cuir chevelu qui le démangeait encore parfois. Apolline avait compris, d’instinct, et elle se lança à sa poursuite, jouant des coudes pour éjecter Hector dans les virages. Le bruit de leurs pas lourds résonnait dans la cage d’escalier, amplifié par les couinements plaintifs des marches en bois. Il s’en foutait. Si on les avait attrapés, ils auraient baissé les yeux et réprimé un fou rire derrière leurs mines contrites. Ils avaient finalement ralenti avant la porte du hall. Hector tenait son gobelet de café vide à la main comme s’il faisait une pause et balançait des banalités à Apolline avec l’air grave de celui qu’on n’a pas envie d’interrompre. Apolline eut l’audace de saluer le type de l’accueil en lui faisant un geste de la main et un grand sourire avant de passer le portail massif du quai des Orfèvres. Hector avait désobéi. Ils marchèrent au même rythme pendant une centaine de mètres, puis après avoir tourné au coin, ils reprirent de conserve leur course effrénée, direction le Châtelet. Hector s’enfuyait, loin de Gagnon, il voulait vivre en oubliant l’épée de Damoclès qui planait sur sa tête, prête à le décapiter. Apolline jeta l’éponge. Elle mit fin à la cavalcade en s’appuyant hors d’haleine sur la pierre noircie des rebords du quai.

— J’en peux plus ! Oh la vache, tu t’en tires pas mal pour un gars qui a passé des mois allongés, parvint-elle à prononcer entre deux goulées d’air frais.

— Y a du sport aux concours de la Police, figure-toi, lui répondit-il en essayant de cacher qu’il avait tout autant besoin d’oxygène. Tu as trop regardé Derrick quand tu étais petite, on n’est pas des vieux croulants.

— Je n’ai jamais regardé cette série, figure-toi, c’était un truc de l’ouest. Et ça ne m’a pas manqué. La Police, c’est pas trop mon truc.

— Ah, t’avais l’air à l’aise là-haut pourtant, dit-il en désignant l’autre côté du quai d’un coup de menton. Vous vous entendez bien avec Cairn.

— Je te raconterai un jour. Tu sais, Edgar est adorable, mais ce n'est pas vraiment le style de la Stasi.

Son accent rugueux était revenu en prononçant ce dernier mot. Elle avait émis un son guttural, comme si elle avait craché sur le sol.

— Si c’est ça que tu appelles la Police, forcément.

— J’ai vu le dessin, détourna Apolline, le visage devenu grave. La tombe avec tes initiales…

— On en parle plus tard, tu veux bien ? Y a un truc pas net, on est d’accord, mais je propose qu’on passe d’abord chez le marabout. C’est un des derniers à avoir vu Éric Frey vivant. Il doit avoir des trucs à nous dire sur son état d’esprit, il s’est peut-être confié.

— On ? Ne rêve pas, je vis ma vie, moi ! Chacun ses méthodes. Je te retrouve chez toi et on compare ce qu’on a dégoté, ça te va ?


Le rendez-vous avec l’éditeur était prévu pour le début de l’après-midi. Hector commençait par le marabout pour utiliser son temps au mieux, il lui était compté désormais. Il aurait aimé emprunter une voiture de service, mais pas question de remettre les pieds à la PJ. Il se coula dans l’entrée de métro à Châtelet et prit la ligne 4 qui remontait vers le Nord. S’il y a bien un truc qui n’avait pas changé, c’était sa détestation pour le métro et ses rames toujours bondées, même en dehors des heures de pointe. Il se colla contre la porte et s’imagina roulé en boule loin de cette foule dont les frôlements l’agressaient. À Barbès, le métro se vida et il put finir le trajet assis, cherchant vainement à anticiper ce que cette journée lui réservait. Il n’avait pas posé de questions à Apolline sur son plan. Il la soupçonnait d’en avoir assez de lui coller au train et de vouloir prendre une pause. Après le terminus à la porte de Clignancourt, Hector quitta le métro pour longer des boulevards tristes et rejoindre Saint-Ouen en passant sous le périph. Le ciel vomissait une pluie fine à l’humidité sournoise qui délavait les trottoirs gris. Sans hésiter, il s’enfonça dans le marché aux Puces pour trouver la boutique du professeur Moro. Il se dirigea en tâtonnant dans le marché. Les camelots installaient leur marchandise, aucun client ne se pointait si tôt. Il ne demanda pas son chemin par discrétion, mais il vit dans les regards de ceux qu’ils croisaient qu’ils avaient repéré sa dégaine de flic. Dès le moment où il avait franchi le seuil du marché, le mot était passé à vitesse de SMS qu’un poulet traînait dans le coin.

Devant la boutique, un petit écriteau indiquait les horaires de consultation du Professeur Moro sur la vitrine du bric-à-brac. Il jeta un œil à l’intérieur en masquant le reflet du ciel avec ses mains. Rien ne donnait envie d’entrer. Il ne vit qu’un déballage poussiéreux d’appareils électroniques éventrés, de vieilles fripes et de sculptures en bois à l’air vaguement africain.

Hector poussa la porte en verre. Le carillon tinta et il patienta un moment, flânant entre les breloques entassées dans la boutique. Est-ce qu’il vendait parfois un de ces trucs ? Probablement pas, tout devait déjà se trouver là quand le professeur avait loué le local. Avec son index, Hector tâta la consistance d’un chat grisâtre au regard vide. Il avait dû être vivant, un jour. Un grand black sortit de l’arrière-boutique. Élancé, il sourit d’un air avenant en apercevant Hector, et proposa sa main tendue. Sa jeunesse surprit Hector. Vêtu d’un Jeans et d’une chemise blanche, l’homme n’avait pas le profil du vieux sage. Il ne jouait pas la carte du folklore.

— Bonjour, que puis-je pour vous, inspecteur ?

— On ne dit plus inspecteur depuis longtemps. Capitaine plutôt, pour moi. Et vous ? Vous êtes le Professeur Moro ?

— Lui-même. Enfin, c’est mon nom de scène, vous vous en doutez.

— Vous faites dans le spectaculaire ?

— Toujours, Capitaine. L’essentiel, c’est que le show soit personnalisé et j’offre toujours un spectacle sur mesure.

Il ferma soudain les yeux, posa les mains sur son visage, comme s’il cherchait à canaliser l’irruption d’une vision.

— Je parie que vous venez me parler d’un client.

— Bravo, professeur, s’en amusa Hector, mais encore ?

— Éric Frey, peut-être ?

— Bingo ! Et comment vous savez ça ?

— Allez, j’ajoute que vous vous appelez Hector Mahi. Je suis médium, Capitaine, c’est mon métier de savoir.

Hector fronça les sourcils. Le professeur lui fit signe de le suivre dans l’arrière-boutique, aménagée en une réserve encombrée de cartons. Sur une vieille table en formica blanc aux pieds en inox rouillé, il y avait une pile de livres d’économie qui entouraient un ordinateur portable énorme, rouge et noir, une machine de gamer.

— Vous étudiez l’économie ?

— Oui, étudiant à l’ESSEC. Ça vous surprend ?

— Un peu, oui.

— On finance ses études comme on peut. Ce n’est pas toujours joli, joli, mais j’essaie d’en donner pour leur argent à mes clients.

— Vous faites quoi pour eux ?

— Un peu de tout. Je leur sers de psy, de coach, parfois, un peu de pote. Je vends du rêve, de l’espoir, au moins une lueur qui éclaire la noirceur de leur âme.

— Et l’âme d’Éric, elle était comment ?

Le professeur s’avança vers la cafetière qui chauffait au fond de la salle. À l’odeur de caramel brulé qui emplissait la pièce, Hector se douta qu’il n’était pas tout frais.

— Un café ?

— Volontiers, merci !

Il le servit dans un mug blanc et lui tendit le breuvage sombre. Depuis combien de temps macérait-il comme ça ? La politesse voudrait qu’il avale l’intégralité de sa tasse sans grimacer. Hector en vint à regretter.

— Son âme était sombre comme ce café. Vous connaissez le principe des trous noirs ?

— Oui, une masse d’une densité folle, qui attire toutes les particules, même la lumière.

— Voilà. Son âme absorbait la lumière de tout ce qui passait près de lui. Sa femme a réussi à s’échapper à temps, avant d’être absorbée par sa gravité.

— Vous ne croyez pas si bien dire. La gravité a tué Éric. Il a été retrouvé dans la cour, au pied de son immeuble, écrabouillé.

Le professeur se tut. Il essayait de comprendre, de faire le lien entre la mort d’Éric Frey et la visite de la Police.

— Vous pensez qu’il n’est pas tombé tout seul ?

— Et vous, vous en pensez quoi ? La dernière fois, il est venu vous voir pour quel motif ?

— Je pourrais invoquer une forme de déontologie, capitaine, le secret, et la confidentialité des échanges avec mon client. Je les traite tous comme des patients, il me confie des choses intimes, vous savez.

— Des patients ? Vous voulez invoquer le secret médical ? Vous n’êtes pas médecin, professeur. Votre pseudo ? Ce n’est que de la poudre aux yeux.

D’autorité, le professeur resservit Hector puis vida le reste du pot de café dans sa tasse.

— C’est vrai, mais vous n’imaginez pas la détresse des gens qui défilent ici. On ne vient pas voir un marabout pour le plaisir. Ils viennent parce qu’ils sont à bout.

— C’était le cas d’Éric ?

— D’une certaine façon. Il est venu me voir lorsqu’il était bloqué. Il ne parvenait plus à écrire. Pas la moindre ligne. Il avait tout essayé. Alors, il a fait appel à mes services. Le dernier recours.

— Apparemment vous l’aviez débloqué, non ? Il avait fini son bouquin, la publication approchait.

— Je n’y suis pas pour grand-chose. Nous avons fait quelques séances. Puis, un jour il est arrivé avec sa propre solution. Une sorte de miracle ! C’est un logiciel qui l’a aidé, un robot. Vous y croyez vous ? L’intelligence artificielle est partout, Capitaine.

Il fit pivoter son ordinateur pour révéler ce qui était affiché. Hector vit son portrait à l’écran, capturé quelques minutes plus tôt alors qu’il patientait dans la boutique. En dessous de l’image figuraient les résultats des requêtes lancées à partir de cette photo sur divers moteurs de recherche, des dizaines d’articles sur Hector, ainsi que sa fiche Wikipédia. Hector ne savait même pas qu’une telle page existait.

— Et oui, j’utilise les outils informatiques moi aussi. Pendant que mes clients attendent, je récupère le maximum d’information sur eux avec ce programme de reconnaissance faciale. Vous pourriez dire que je triche, je dirais que je travaille avec intelligence et professionnalisme. Mais, un jour, l’IA va nous concurrencer, nous, marabouts. Tous les métiers sont en danger, je vous le dis. La disruption est en marche. Ce n’est pas moi, mais un logiciel qui a aidé Éric et cela me désole.

— Comment ça ? Le programme n’a pas pu écrire le bouquin à sa place, il semblait tellement habité par son projet.

— Non bien sûr, l’IA n’a été qu’une aide. Un assistant, un partenaire si vous préférez. Ça a suffi à le débloquer. Radical. Il avait arrêté de venir me voir.

— Pourtant, vous aviez rendez-vous cette semaine, il n’est pas passé vous voir ?

— Si, mais ce n’était pas pour son blocage, Capitaine, il voulait sauver son esprit.

Le Professeur Moro marqua une pause, laissant la tension dramatique planer au-dessus de leurs têtes. Hector fut impressionné par son sens de la mise en scène. Sa sentence claqua comme un coup de fouet.

— Éric voulait sauver son âme. Il pensait que j’étais le plus compétent pour ça. Je suis aussi exorciste.

— Il se croyait possédé par le démon ?

— Non, pas encore, mais il sentait le mal rôder. Il le voyait partout. Il avait peur de craquer. Il pensait que son IA était démoniaque et qu’elle le possédait, qu’elle l’utilisait pour écrire un livre qui le dépassait, d’une noirceur sans fond.

— C’est pour ça qu’il s’est jeté par la fenêtre ?

Le professeur baissa le regard. Il pesait ses mots.

— J’ai essayé de l’aider, Capitaine, j’ai essayé de traiter sa machine, de comprendre pourquoi elle l’effrayait tant. J’ai passé des antivirus, j’ai tenté d’accéder au logiciel d’écriture, mais il était verrouillé, crypté et connecté à l’empreinte digitale d’Éric. Lorsqu’il est venu, je lui ai rendu sa machine et son argent, j’avais de la peine pour lui. Je lui ai avoué mon échec, j’ai admis que je n’avais rien trouvé dans son ordinateur, aucune force maléfique, mais j’ai pris le temps qu’il fallait. J’ai sorti le grand jeu pour l’apaiser, lumières tamisées, encens aux essences puissantes. Nous sommes partis en transe tous les deux. Ça peut ressembler à du folklore, mais le cerveau peut nous entrainer très loin lorsqu’on sait le conditionner. J’ai placé Éric dans un état d’hypnose. Il est reparti en se sentant plus léger. Aujourd’hui, je me demande si je n’ai pas fait qu’effleurer la surface de sa détresse.

— Vous jouez avec le feu, professeur. Vous ne craignez pas de l’avoir précipité dans ses propres abîmes ?

— Si vous aviez vu ses yeux quand il a franchi cette porte, vous sauriez, vous sauriez qu’il était déjà loin, trop loin pour que je puisse l’atteindre. Il n’était déjà plus de notre monde.

— Il voyait quoi dans son délire ?

— Une bête, noire, géante, immonde, avec des ailes immenses, planant comme un dragon. Il me répétait qu’elle était de retour, qu’elle revenait finir son travail. Bientôt. Il voulait fuir, elle le terrifiait.

Dans un flash, Hector revit le monstre dessiné par Éric Frey, cette horreur qui hantait ses visions. Le professeur restait figé, le regard noyé dans sa tasse de café désespérément vide.

— Une dernière question. Quelqu’un a retiré le disque dur de la machine, c’était vous ? Pour mettre fin au sortilège ? J’aurai bien aimé le récupérer. Je connais quelqu’un qui pourrait l’analyser.

— Ce n’était pas moi, non. Quand j’ai rendu l’ordinateur à Éric, il était complet et en état de marche.

Le professeur se leva pour ouvrir un des énormes tiroirs de la commode derrière lui. Des dizaines de disques durs s’y trouvaient alignés et méticuleusement étiquetés. L’homme retira le dernier disque et le tendit à Hector.

— Mon métier c’est de savoir. Pour soulager. Si je peux accéder à des données privilégiées sur mes clients, j’en garde une copie. Cela me sert à préparer mes séances ultérieures. Voilà une sauvegarde du disque d’Éric, puisse-t-elle vous aider à comprendre.

Hector l’attrapa et sursauta lorsque le carillon de la porte d’entrée tinta.

— Vous m’excuserez, je dois vous laisser, Capitaine. Mon premier client vient d’arriver.

Son visage se transforma. Le professeur Moro, s’était remis à parler fort, avec emphase. Il raccompagna Hector jusqu’à la porte de la réserve. Il le quitta en lui attrapant les deux mains et en les serrant avec vigueur.

— Et revenez quand vous voulez, vous êtes le bienvenu, Hector. Je sens dans vos yeux de biche que nous avons des choses à explorer ensemble. Vous êtes comme une bête prise dans les phares d’une voiture.

Il s’arrêta net, jeta la tête en arrière comme si une vision le tracassait à nouveau, avant de lancer à Hector en prenant un accent caricatural :

— Puisse la bête se tenir loin de vous, mon ami.


Hector se retrouvait seul devant l’échoppe, sonné par cette rencontre improbable. Les Puces commençaient à s’animer. La plupart des boutiques étaient désormais ouvertes. Les touristes se mêlaient aux commerçants qui les hélaient pour les inviter à tâter leur marchandise. Hector se laissa porter par le flot des badauds. Avant même de s’en apercevoir, il était expulsé des allées du marché. Les deux guetteurs qui encadraient la sortie le regardèrent s’éloigner avec un sourire satisfait. Déjà, ils pianotaient sur leurs téléphones.

Il acheta un sandwich africain à un vendeur à la sauvette, avant de reprendre le métro dans l’autre sens pour descendre plein sud vers le cœur du quartier de Saint-Germain-des-Prés. Il comptait bien honorer le rendez-vous d’Éric chez son éditeur.

Sur place, Hector eut l’impression de s’être téléporté dans un autre monde. La ville qui vibrait à Saint-Ouen était anesthésiée dans ce quartier bien trop chic du 7e arrondissement. Le calme le saisit à la gorge alors qu’il se sentit franchir les portes du château de la belle au bois dormant et ses murs de ronces. Si un monstre le suivait, il resterait dehors.

La maison d’édition d’Éric Frey était située au deuxième étage d’un magnifique hôtel particulier. Hector traversa la cour élyséenne, gravit l’escalier monumental et s’arrêta un instant devant la plaque dorée qui en ornait la double porte. « EDH – Éditions Double Hypallage » Le texte se terminait par une citation de Virgile en latin, Ibant obscuri sola sub nocte, livré au visiteur sans la moindre traduction. Hector entra sans sonner, en se promettant d’éclaircir cette phrase à l’allure mystique.

L’accueil était vaste. Une secrétaire minuscule dépassait à peine de son bureau démesuré. Derrière elle, une galerie de portraits l’écrasait plus encore. Parmi, les seuls visages familiers, Hector repéra celui d’une autrice dont il n’avait lu aucun livre. Bien sûr, au centre trônait le portrait d’Éric Frey, auteur fétiche de la maison. Hector réalisa la pression que son éditeur devait lui mettre. Il semblait porter tout l’édifice.

Il se présenta comme un ami d’Éric Frey pour Fabrice Delsarte. « Éric avait rendez-vous. » La secrétaire souleva à peine un sourcil et lui demanda de patienter dans le salon. Hector franchit de nouvelles portes qui devaient avoir deux siècles, et se laissa tomber dans un des gros fauteuils de cuir qui lui tendaient les bras. Les murs étaient recouverts de couvertures de romans et de photos. Cette fois, les images représentaient surtout Fabrice Delsarte posant avec ses auteurs à succès. Sur l’une d’elles, il se tenait au Café de Flore avec un Éric Frey jeune et fier. Ils devaient fêter quelque chose, une sélection, un prix, un record de vente ? Toutes les photos racontaient une époque, celle d’un âge d’or depuis longtemps effacé. L’éditeur avait perdu de sa superbe. Il n’avait pas goûté au succès depuis des années. Peut-être que le sieur Delsarte avait perdu la flamme, comme Éric Frey finalement. La belle s’était endormie.

L’attente de s’éternisa pas. Un homme se présenta à Hector, et il ne ressemblait plus que de loin à la figure joviale des photos. Le poids des années pesait sur ses épaules. Hector aurait appelé cela de l’embourgeoisement si Fabrice Delsarte n’avait pas incarné toute sa vie le symbole de l’élite littéraire parisienne qui suintait déjà la bourgeoisie. Bobo, pas bohème. Il s’avança vers lui avec une lassitude qui masquait sa surprise.

— Vous êtes un ami d’Éric ? Vous êtes venu pour m’amener son manuscrit ?

Hector décida de jouer franc-jeu et présenta sa carte.

— Monsieur Delsarte, je suis de la Police. Pouvez-nous discuter dans votre bureau ?

Sans un mot, le visage fermé, l’éditeur lui fit signe de le suivre. Son bureau aux fenêtres monumentales donnait sur une seconde cour. Le Paris endormi vivait caché derrière les façades d’immeubles cossus.

— Alors, Capitaine, est-ce que vous avez une bonne nouvelle ?

— Éric s’est écrasé dans la cour de son immeuble. Il a sauté de son balcon. Sa nécrologie à fait le tour de la presse. Je ne vois pas quelle bonne nouvelle je pourrais colporter.

Fabrice Delsarte semblait désormais totalement réveillé. Il le dévisagea et enfin parut le reconnaître. Il ravala sa bourde.

— Je m’excuse, j’ai été maladroit.

Sans y avoir été invité, Hector s’installa dans le siège face au bureau.

— Pourquoi deviez-vous voir Éric Frey aujourd’hui ?

— Il avait enfin achevé son roman. Il devait me le remettre. Je ne comprends pas son geste. Son suicide ? Pourquoi aurait-il fait ça ? Il avait passé une sale période, la muse le fuyait depuis des mois, mais l’inspiration semblait être revenue, alors… Pour un écrivain, ça fait toute la différence.

— Il n’y avait que ça qui comptait pour lui ?

— Honnêtement ? Oui. Lorsqu’il avait été au plus bas, je pense qu’il était prêt à signer de son sang un pacte avec le diable pour pouvoir écrire à nouveau.

— Et il l’a fait ?

Le sourire convenu de Fabrice Delsarte s’effaça alors qu’il cherchait en vain à déceler la moindre once d’ironie dans l’expression d’Hector.

— Vous êtes sérieux ?

— Métaphoriquement. Je me demande s’il n’a pas croisé le chemin d’une mauvaise personne. Vous connaissez la teneur de son roman ? Vous l’avez lu ? Vous savez qui il a pu rencontrer dans ses recherches ?

— Éric ne m’envoyait jamais rien avant d’avoir terminé. Pas une ligne. C’était comme une superstition. Il devait m’apporter son manuscrit aujourd’hui. Vous l’avez ?

— Non. Il n’y avait rien chez lui. Le disque dur de son ordinateur a disparu. Nous essayons de le retrouver.

Le visage de Fabrice Delsarte se ferma. La peur d’avoir perdu le manuscrit et l’à-valoir versé à Éric lui traversa manifestement l’esprit.

— Il ne vous a pas parlé de menaces, de peur, de quelque chose qui l’effrayait ?

— Non. Enfin, si, il a su m’appeler pour négocier avec l’avocat qui voulait tuer son projet. Maître Brochard. Dans le genre de personne désagréable, il mérite un prix.

— Qu’est-ce qui vous chagrine ? Le problème était réglé, je crois ?

— Oui, nous allions annoncer le roman le 13, pour l’anniversaire, enfin, la commémoration. Vous voyez, quoi.

— Je vois. Un coup marketing. Dans le genre chacal, vous êtes tous pareils.

— Sujet sensible pour vous, Capitaine. Je vous comprends, croyez-moi. Je fais confiance à Éric pour traiter le sujet avec la dignité et la sensibilité qui caractérise son œuvre. Mais vous ? Ange, démon, héros du V13, vous êtes difficile à cerner, il me semble ? Est-ce qu’Éric parle de vous ? Probablement, vous le fasciniez. Alors, est-ce que vous n’avez pas peur de ce qu’il y a dans ce manuscrit ? Je ne crois pas aux héros, vous savez.

Hector encaissa la provocation de l’éditeur sans broncher. Il se demanda s’il avait toujours été comme ça, piranha excité par l’odeur du sang ? Probablement pas. On ne devient pas éditeur pour l’argent. Sur les photos, il était tout autre, il rayonnait au milieu des auteurs d’une fierté qui dépassait les considérations financières. Il avait aimé la littérature avant de perdre la foi dans la force des mots.

— Je ne voulais pas vous blesser, Monsieur Delsarte. J’espère que nous retrouverons ce manuscrit. Je vous souhaite de pouvoir défendre le dernier texte d’Éric Frey comme vous l’avez fait pour le premier. Ce serait un fort bel hommage à lui rendre.

Fabrice Delsarte ouvrit la bouche pour répondre, mais resta sans voix.

— Éric était un ami. La maison n’aurait jamais survécu sans ses succès. J’ai peut-être fait peser un poids trop important sur ses épaules. Je l’ai négligé.

Hector se leva. Fabrice resta assis, accablé, comme s’il venait seulement de réaliser la perte de cet ami qu’il avait perdu de vue depuis trop longtemps. Hector lui serra la main d’une poigne ferme, chaude et réconfortante.

— Si le manuscrit réapparaît, on se tient au courant, n’est-ce pas ?

Il repassa devant la secrétaire et alors qu’il allait sortir, fit volte-face pour s’adresser à elle.

— J’allais oublier. La citation latine sur votre plaque – il désigna la porte d’entrée – qu’est-ce qu’elle signifie ?

— Ah ça ? C’est une double hypallage, la figure de style préférée de Virgile. « Ils avançaient, obscurs dans la nuit solitaire. »

Hector jeta un dernier coup d’œil au salon. Il voulait emporter avec lui l’image de ces deux hommes, Frey et Delsarte. Dans cette façon de se tenir les épaules, égaux et fiers, il perçut la force de ce qu’ils avaient partagé, les braises d’un feu commun qui les avait tous deux consumés. Il s’en alla mélancolique, les mots de Virgile résonnaient en lui.


Hector ralentit au quatrième étage pour reprendre son souffle. Il gravissait les marches de son escalier pour la première fois depuis qu’il avait emménagé dans l’immeuble. C’était un début. Sa course du matin l’avait convaincu de se remettre au sport. Il jura qu’il en avait fini avec l’ascenseur. En émergeant sur son palier, il trouva Apolline assise sur son paillasson, le dos posé contre la porte, assise en tailleur, l’ordinateur sur ses genoux. Elle avait connecté un disque dur externe à moitié démonté et étalé un beau bordel tout autour d’elle, tournevis, câbles en tous genres et fragments de circuits imprimés. Elle semblait fort contrariée et ne se détendit pas lorsqu’elle aperçut Hector. Son front plissait comme la dune du Pilat après les bourrasques hivernales.

— Alors ? osa Hector malgré sa mine renfrognée.

— J’ai récupéré le disque de Frey, lui annonça-t-elle sans enthousiasme. Ne me demande pas comment, poursuivit-elle avec la petite moue d’excuse qu’elle semblait faire quand elle le menait en bateau. Disons que c’est une copie.

Hector hocha la tête admiratif. Cette femme lui avait donné envie de déplacer des montagnes. En tout cas, elle l’avait sorti du trou. Il poursuivit plein d’optimisme.

— Et ? Tu as pu en tirer quelque chose ?

— Tu parles ! le doucha-t-elle. Il était illisible. Quand je l’ai branché, une protection s’est déclenchée. Je me suis fait avoir comme une bleue, le système a immédiatement effacé le disque. J’essaie de récupérer des fragments de données, directement au niveau de la surface magnétique, mais je crois que c’est mort.

Elle émit un grognement rageur, plus vexée par le fait de s’être laissé berner que par la perte des données de l’auteur. Ses secrets avaient été emportés.

Hector arborait pourtant un large sourire qui lui fendait la gueule. Elle lui envoya une claque sur le mollet.

— Et ça te fait rire ?

— Si on m’avait dit que j’aurais pu te doubler.

Hector extirpa le disque dur qu’il avait rangé dans la poche de blouson. Ses yeux s’arrondirent. Alors qu’elle s’apprêtait à le saisir, il replia le bras pour le retirer de sa portée.

— Range d’abord ton bordel, on ne va pas bosser dans le couloir.


Ils s’installèrent sur la table du salon, à l’endroit qu’ils avaient quitté le matin. Apolline brancha le disque qu’avait cloné le Professeur Moro. Hector lui retint la main avant qu’elle n’allume la machine ?

— Tu es sûre de toi ? s’inquiéta Hector. Il ne risque pas de s’effacer également ?

— Pas besoin de démarrer sur le système du disque cette fois. Ton type a recopié les fichiers lorsqu’ils étaient déjà décryptés. La protection est déjà contournée.

Pendant que l’ordinateur montait le disque et en vérifiait son intégrité, Hector raconta en quelques mots ses rencontres, qu’il résuma et trois points succincts : Moro était une crème, Delsarte un vieux grincheux pas bien méchant, et Éric Frey avait sombré dans la folie et se pensait possédés par son ordinateur. Apolline leva un sourcil à cette mention, mais avant qu’elle n’ait eu le temps de réagir, son programme rappelait son attention. Il n’avait été trouvé aucune menace sur le disque.

— Moro avait déjà vérifié, confirma Hector.

— Je préfère utiliser mes outils et m’assurer qu’on ne va pas déclencher un logiciel malveillant qui contaminerait ma propre machine.

Malgré le ton sec de sa réponse, elle était désormais détendue. L’excitation de la découverte qui l’emportait. Le disque donnait accès à la plupart des fichiers déverrouillés. Apolline commença par lister les derniers documents ouverts par Éric Frey. C’est ainsi qu’elle dénicha son journal. Elle le copia sur sa machine et poursuivit son exploration. Elle lança une recherche sur Karpathi. Elle tenait à savoir ce qu’avait découvert Frey. Elle découvrit son historique de recherche Internet. Parmi les centaines de pages visitées, son attention fut captée par un document qui datait de plus de dix ans, un papier de recherche sur les drones.

— Regarde ça. « Drone indoor navigation systems, a prospective exploration. »

Apolline ouvrit le document d’un clic. Hector se déplaça pour lire l’introduction par-dessus son épaule. De ce qu’il en comprit, Alexander Karpathi avait imaginé un système de cartographie d’un lieu en trois dimensions afin qu’un drone s’oriente dans un espace clos et contrôle finement la poussée et la contre-poussée de ses moteurs. Un tel drone aurait été capable de voler à haute vitesse dans un bâtiment exigu. Hector perdit le fil, mais le concept lui paraissait étrangement familier. Apolline parcourut dans les grandes la suite du papier. Hector l’interrompit pour réclamer un résumé.

— C’est relativement simple, mais précurseur. Si tu veux faire voler un drone dans un bâtiment, un drone devra se déplacer très lentement à cause de son inertie importante. Pour gagner en vitesse, il faut deux choses : des moteurs inversables surpuissants et une carte du lieu ultra précise. Rien de tout ça n’existait à l’époque, c’était du pur fantasme. De tels moteurs auraient été trop lourds, et aucun outil ne pouvait cartographier les lieux en temps réel, à la vitesse de déplacement du drone. Karpathi parle de Lidar. Ce type de scanner s’est considérablement miniaturisé depuis son papier. Tu en trouves par exemple dans des téléphones haut de gamme, comme celui que t’a prêté Cairn. Il y a encore quelques années, je t’aurais dit que c’était de la pure science-fiction.

— Et aujourd’hui ?

Elle répondit sans même réfléchir.

— C’est totalement faisable. À condition d’avoir de sérieux moyens.

Et si une boîte avait de sérieux moyens, c’était bien IAtus. Apolline sauta quelques pages dans le document. Il décrivait maintenant les mécanismes de stabilisation et de sécurité. L’auteur du papier avait eu l’idée de protéger les pales des moteurs dans une cage métallique, formant une boule grillagée. Sur la page suivante, le concept était illustré d’un schéma. Le cœur d’Hector sauta quelques battements. Il se précipita vers sa pile de journaux pour retrouver le magazine dont il avait fait la couverture. Le drone qu’il tenait entre les mains à la sortie de l’enfer du Bataclan ressemblait au schéma. Hector était blême et il vit dans le regard d’Apolline qu’elle pensait à la même chose. Éric Frey avait découvert un lien entre IAtus et les terroristes du Bataclan. Il était impossible que la similitude ait échappé à Karpathi s’il avait vu cette couverture qui avait fait grand bruit. Pourquoi avait-il alors feint la surprise lors de leur rencontre, quand Hector avait mentionné le drone qui avait disparu des scellés ? La seule réponse qu’il imaginait ne plut pas à Hector. Il ne voyait qu’une chose à faire, jouer la carte qui le liait à Apolline Planck.

— Tu voulais que je te présente à Karpathi ? Et bien allons-y, c’est le moment des explications, aujourd’hui, tout le monde se dit la vérité.

Est-ce qu’Apolline le planterait ensuite, lorsqu’elle aurait eu ce qu’elle voulait ? Ce n’était plus la question. Ils devaient comprendre comment un drone dessiné par Karpathi s’était retrouvé dans les mains de terroristes. Apolline acquiesça. Un incendie brillait dans son regard.

À suivre…


La dose de Flow

Musique

Myrath est un groupe à suivre. Je vous ai déjà parlé de leur métal tunisien aux sonorités arabisantes qui dépasse les frontières. Je trouve qu’ils se bonifient à chaque album, creusant leur (micro-) sillon pour produire un rock brut et jouissif. Le prochain album sort la semaine prochaine et les singles qui ont été diffusés sont exceptionnels.

Myrath, c’est du grand spectacle, des morceaux qui pourraient rejoindre ceux d’Iron Maiden dans mon panthéon personnel, un rock venu d’un autre temps, débridé, sans complexe, à l’ambiance explosive.

Voici Candles Cry, un morceau du prochain album.

Myrath - Candles Cry

À suivre

Je suis emballé par le travail que j’ai commencé à faire avec Jérémy Fel, un auteur brillant, passionné et passionnant. Nous avons eu un échange cette semaine qui s’est avéré encourageant. Il aime mon projet et va m’aider à le peaufiner pour la phase d’édition !

À suivre, donc, l’aventure continue. La Plaie a un délicieux potentiel que je n’aimerai pas gâcher.

En attendant, je vous souhaite un merveilleux week-end !

— mikl 🙏