La Plaie - Épisode 24/2 – Le Flow #181

Où je vous présente « Nouvel Élysée », seconde partie de l’épisode 24 de la Plaie, et vous parle de transmission et de Youn Sun Nah.


Newsletter   •   04 novembre 2023

Hello les amies,

Voilà, nous sommes toujours avec Hector au Nouvel Élysée pour la fin de l’épisode 24.

Pour lire le début du roman, c’est par ici :

Bonne lecture !


La Plaie - Épisode 24 (2/2)

Nouvel Élysée - 2

Hector crut d’abord que la femme hésitait à l’aborder. Elle le fixait et quand il remarqua son regard insistant, elle détourna les yeux. Tout dans son corps disait qu’elle était prête à faire demi-tour, mais elle maintint finalement son cap. Elle marchait lentement derrière une poussette vide. Hector en frissonna. En se décalant, soulagement, Hector comprit pourquoi elle mettait ce temps infini à le rejoindre. Un enfant à la démarche mal assurée cramponnait des deux mains les montants de la poussette, la femme se calait sur le rythme incertain de ses pas, se pinçant les lèvres à chaque fois qu’il risquait de basculer. D’un regard, elle signifia à Hector qu’elle était désolée que cela prenne autant de temps. Hector abrégea l’attente en s’approchant d’elle. Elle était jeune, à peine 25 ans, peut-être, une jeune mère.

— Je suis confuse. Il est encore un peu chancelant, mais ça lui fait tellement plaisir.

Et en effet, il mettait dans sa marche un entrain réjouissant, les phalanges blanchies, ses mains crispées serrant trop fort les montants de la poussette. La femme s’accroupit pour l’attraper et le prendre dans ses bras.

— Monsieur Mahi, je voulais vous présenter mon fils, Hector. Il ne peut pas encore vous remercier, mais moi, je peux le faire. Alors, merci, Lieutenant.

L’enfant était intrigué par Hector, et approchait une main de son visage, tentant de lui toucher les lèvres. Hector avala une gorgée de champagne pour masquer son trouble. Il ne se souvenait pas de cette femme. Il repensa à ces scènes dans les films dans lesquelles le héros rencontre un fils caché. Cela ne risquait pas de lui arriver, il n’avait jamais trompé Dîna. Elle perçut son questionnement et reprit.

— Vous m’avez sûrement oublié. Je n’étais qu’une parmi des centaines, ce soir-là. J’étais enceinte, vous m’avez fait sortir de la salle. Vous m’avez sauvé. Et vous avez sauvé Hector.

— Oh, vous êtes la première rescapée que je croise.

Ses yeux s’embuèrent légèrement. Il continua.

— Je pense souvent à vous, vous savez. Je vous vois parfois en rêve. Mais vous n’avez pas ce visage-là, vous n’avez pas ce si joli sourire. Dans mes cauchemars, vous n’avez même pas de bouche ou de nez, vous êtes juste des yeux qui hurlent. Oh, et pour être clair, je ne vous drague pas, je ne voudrais pas que vous me preniez pour un vieux pervers.

Elle rit, de ces rires francs qui ne peuvent être feints.

— Il n’y a pas de malaise, Lieutenant. Des yeux qui hurlent, il y a de meilleurs compliments à faire à une femme. Je m’en voulais de n’avoir pas trouvé l’occasion de vous remercier, histoire de pouvoir tourner une page. Rassurez-vous, je ne pense pas que je réussirais à vous oublier.

— Moi non plus,…

Il hésita en butant sur son prénom. La femme réalisa qu’elle ne s’était pas présentée.

— Ange. Oui, je sais… C’est parfois un peu lourd à porter.

Hector fut bousculé par un groupe qui se rendait au buffet. Il regarda autour de lui, la salle de réception s’était maintenant remplie. Le monde convergeait vers le centre, prêt à faire un raid sur les petits fours. Hector s’écarta du flux affamé des pique-assiettes. À l’entrée de la salle, une autre femme et un homme semblaient l’avoir repéré et jouaient des coudes pour le rejoindre. Encore d’autres victimes, pensa-t-il. La femme l’interpella d’une voix ferme et un peu trop haut perchée.

— Lieutenant Mahi ! Je voulais vous voir justement. Alexander, je vais chercher deux coupes, gardez-moi Hector au frais, je reviens.

Elle lui toucha le coude, façon je-reviens-ne-bougez-pas, et fila vers le buffet en plantant l’homme qui était arrivé à sa suite, comme pour s’assurer que le consigne serait respectée. Ange se sentit soudain de trop. Tout ça, ce n’était pas son monde. Elle mit fin à la gêne qui enflait.

— Hector, dis au revoir au Lieutenant Mahi, je crois qu’il doit partager son temps.

Elle agita un peu ridiculement la main de l’enfant et se retourna pour installer le jeune Hector dans sa poussette. Le flic la retint un instant par le poignet.

— À une prochaine, Claire. J’aimerais voir grandir Hector !

Elle hocha la tête par politesse et se dirigea vers la sortie, sans avoir touché au buffet. Au fond de lui, Hector souhaita qu’elle puisse enfin l’oublier. L’homme qui était resté silencieux le tira de ses pensées en lui tendant la main.

— Karpathi. Je suis le créateur de IAtus, la licorne française. Je crois que sur l’IA, nous sommes les seuls européens à pouvoir rivaliser avec les Américains. J’ai passé l’âge d’être modeste.

Hector attrapa sa poigne franche et accepta de rencontrer son regard trop profond qui semblait le sonder.

— Mahi, répondit-il, pris au dépourvu, bien sûr qu’il le connaissait déjà.

La femme revint, donna une coupe à Karpathi et leva sa coupe.

Elle allait porter un toast, chercha un moment que dire, croisa le regard d’Hector et renonça. Elle n’était pas parvenue à concilier décence et réjouissances. Tous les trois firent tinter les coupes sans un mot. Un flash les éblouit, lorsque le photographe à côté d’eux immortalisa l’instant. Hector se dit qu’il devait avoir l’air d’un hibou ahuri étourdi par l’éclair lumineux.

— Nous y voilà ! Lieutenant Mahi ! Hector – je peux vous appeler Hector ? – je suis enchanté de faire votre connaissance, lui dit la femme en surjouant toujours dans les aigus.

— Et vous êtes ?

— Oh pardon, bien sûr, Marie-Claire Renard. Je dirige la DGSI. Et non, ce n’est pas un pseudonyme. Je suis une vraie Renard, attention au poulailler ! Et dites-moi, on était aux premières loges tous les deux, ce soir-là.

Toujours ce soir-là. L’expression commençait à taper sur les nerfs d’Hector.

— Sauf votre respect, Madame, les premières loges, celle du Bataclan, y sont restées, ce soir-là.

Elle avala la pique lancée par Hector sans laisser apparaître la moindre émotion.

— Et voilà, c’est ce que j’aime avec les gens qui sont passés sur le terrain. Ils savent nous rappeler les vraies valeurs.

Elle s’adressait plus à Alexander Karpathi qu’à Hector avec un caractère démonstratif qui le mit mal à l’aise. Il se remémora sa sortie de la salle de spectacle, le drone à la main, les secours qui le prirent en charge et l’homme venu lui parler. Un type de la DGSI, qui se présentait comme le bras droit de Marie-Claire Renard.

— J’ai rencontré un de vos collaborateurs sur le terrain, Morteaux…, Morceaux…

— Olivier Moreau !

— Oui, c’est ça, c’est à lui que j’ai confié le drone que j’ai tiré de la salle.

— Oh, je n’étais pas au courant.

— Monsieur Moreau est-il ici aujourd’hui ? J’aurais aimé le remercier et lui demander ce qu’il est advenu du drone.

— Hélas, Hector, hélas, répondit-elle d’un ton contri. Olivier est mort dans la Plaie, sur le terrain comme beaucoup d’entre vous. Vous voyez qu’on ne reste pas dans notre tour d’ivoire ! Dire que je me souviens qu’il avait insisté pour y aller à ma place, pour coordonner la cellule de crise. Il aura sa médaille lorsque son tour sera venu, lui aussi.

— Je suis désolé, dit Hector en baissant les yeux. Figurez-vous que le drone en question a disparu des scellés. Je voulais lui demander s’il savait pourquoi. La pièce a bien été enregistrée, mais elle n’y est plus. Envolé !

— Je ne saurai vous dire, Hector. Et pourquoi la DGSI le saurait-il ?

— Je ne sais pas, peut-être que vous en avez eu besoins pour votre propre enquête, histoire de comprendre les défaillances des renseignements, par exemple.

— Vous savez, si nous intervenons dans l’enquête, c’est toujours mentionné dans le dossier, vous devriez pouvoir en trouver la trace. Nous n’apparaissons pas dans le système, non ? Donc ce n’est pas nous.

— Le dossier est totalement vide concernant cette pièce. Pourtant, elle a disparu.

— J’ai entendu dire que cela arrivait plus souvent qu’on ne le croit. Heureusement, nous avons des milliers de pièces à conviction. Une de plus, une de moins, cela ne va pas changer la face du procès.

— Il n’y avait qu’un exemplaire de ce drone parmi les preuves, même si j’en ai aperçu un deuxième au Bataclan.

— Oui, l’autre a été détruit dans l’explosion sûrement. Peu importe, on m’a dit que l’enquête était sous contrôle. Et on tient Benhassine, on l’a pris vivant. Les victimes auront droit à un beau procès à l’automne.

— C’est intrigant et dommage, dit Hector en se tournant vers Karpathi. L’IA de ce drone aurait pu vous intéresser.

— Nous sommes probablement déjà les plus avancés du monde dans ce domaine, pérora-t-il sous le regard noir de Marie-Claire Renard.

— Ce qui relève certainement du secret défense, l’arrêta-t-elle.

— Certainement. Nous pouvons compter sur la discrétion du Lieutenant Mahi, n’est-ce pas ? Nous travaillons dans le même camp.

Hector leva un sourcil, Marie-Claire Renard embraya.

— D’ailleurs, je dois vous confier, Hector, je ne suis pas venu par hasard, je voulais vous rencontrer.

Hector dansait d’un pied sur l’autre. Il avait terminé son verre. Un serveur aperçut son embarras et intervint pour l’en débarrasser en lui plaçant dans la main une nouvelle coupe pleine. Le cercle s’était un peu ouvert, le photographe en profita pour caler une nouvelle série de photos. Marie-Claire reprit lorsque les oreilles indiscrètes se furent éloignées.

— Je cherche toujours un nouveau bras droit. Celui qui assurait l’intérim me quitte bientôt. Je pense que nous sommes faits du même bois tous les deux.

— Vous plaisantez ? Je ne connais rien à votre job. Je viens du terrain, comme vous dites.

— Justement, c’est parfait. Nous serons complémentaires.

— Honnêtement ? Je ne suis pas fait pour les bureaux. Pire, les réunions ! Je les ai en horreur. Mon truc, c’est d’enquêter, d’être dans la rue, de fouiner.

— Pour combien de temps ? Vous avez une image de héros, vous pouvez en profiter avant d’être usé ou de prendre un mauvais coup. Je vous promets, nous traitons des dossiers sensibles, je ne peux pas les évoquer ici, mais vous ne vous ennuierez pas.

Hector était décidément bien courtisé ce soir. Il médita sur la question quelques instants. Quelque chose ne collait pas.

— Pourquoi moi ? Il y a des tonnes de diplômés brillants qui feront le job bien mieux que moi.

— Si on doit travailler ensemble, je dois être franche, n’est-ce pas ? Je suis sous pression politique. Certains essaient de mettre dans l’oreille du Président que l’attentat marque la faillite de la DGSI. J’ai tenu jusqu’ici, mais je suis certaine qu’avec un héros du V13, un tel symbole à mes côtés, nous serions intouchables. Nous pourrions travailler ensemble pour éviter que tout cela ne se reproduise.

Hector absorba les informations, tentait d’en faire le tri en silence. Il repensa au môme qui l’avait tiré d’un mauvais pas dans les ruelles près du canal. Il n’était pas certain d’être capable de rester sur le terrain. Sa psy lui rabâchait qu’il était encore fragile. Il devait être vigilant. On lui offrait l’opportunité de tourner la page, lui aussi, peut-être devait-il s’en saisir ?

Voyant son hésitation, Marie-Claire Renard embraya.

— Si c’est votre histoire familiale qui vous gêne, sachez que ce ne sera pas un problème.

Karpathi sentit que la discussion devenait un peu trop personnelle, tapa sur l’épaule d’Hector en pointant le buffet et s’éclipsa. Hector sentit la salle tanguer autour de lui. Elle est au courant ? Bien sûr, qu’elle est au courant, c’est son boulot, se dit-il. Elle poursuivit pas mécontente de son effet.

— Vous savez, je m’en fous de ce qu’à pu faire votre famille. C’est ce que vous avez fait vous, qui m’intéresse, ça et votre loyauté future. Je peux vous faire confiance ?

Hector se crispa. Il eut l’impression qu’elle était capable de s’insinuer dans sa tête, alors il joua cartes sur table.

— Madame Renard, je vous remercie de votre proposition, mais je ne pense pas avoir l’habileté politique nécessaire pour vous seconder. Vous venez de me le confirmer.

— Oh, Hector, je sais que vous êtes un idéaliste, mais je vais vous aider. Après avoir travaillé avec moi, vous serez un autre homme. Vous perdrez rapidement vos vieux réflexes idéalistes, vous verrez.

Elle lui fit un clin d’œil, pour dégeler l’atmosphère. Hector resta de marbre, le visage fermé. Voyant que cela ne suffirait pas à le convaincre, Marie-Claire Renard joua son va-tout.

— C’est un poste qui permet d’avoir une bonne vision sur tout le monde. On est amené à savoir beaucoup de choses, que l’on doit habituellement taire. Il y a pourtant moyen que je vous obtienne des réponses aux questions que vous vous posez.

— Sur quoi ? Sur l’attentat ?

— Mieux. Sur votre frère. Il y a peut-être certaines vérités à rétablir. Tout ça en vaut bien la peine, non ? Promettez-moi au moins d’y réfléchir ?

À suivre…


La dose de flow

Transmission

Avant de partir pour les Utopiales, j’ai partagé ce texte sur mon blog. J’y parle de mon intervention auprès d’une classe de troisième, de Thomas B. Reverdy et de transmission.

👉 Transmission

Musique

Est-ce que ce que je m’attendais à découvrir une artiste coréenne dans une crêperie nantaise ? Absolument pas, mais je tiens à féliciter Le Coin des Crêpes à Nantes pour ses galettes excellentes et sa programmation musicale ambitieuse. Voici donc Youn Sun Nah, voix du jazz coréenne, et francophile formée à Paris.

Je vous laisse avec son excellente reprise de Metallica, Enter Sandman, le morceau qui a attiré mon attention hier soir.

We’re off to never-never land!

Youn Sun Nah - Enter Sandman

À suivre

Je me suis glissé entre deux tempêtes. Je reviens d’un moment formidable d’échange et de rencontres aux Utopiales à Nantes. Je suis ravi d’y être allé, pour entendre Saul Pandelakis, Mariana Henriquez, Ugo Bellagamba, Claire North et Kim Stanley Robinson. Excusez du peu. J’ai également retrouvé avec grand plaisir ma communauté d’écriture pour plonger ensemble dans nos imaginaires partagés. C’était top, merci !

Je vous souhaite à tous un merveilleux week-end, avec une pensée particulière pour ceux qui sont encore aux Utopiales !

— mikl 🙏